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Osamu Wakatsuki, L’art de la documentation Claude Lanzmann et Noriaki Tsuchimoto in:

Susanne Zepp (Ed.)

Le Regard du Siècle, page 287 - 294

Claude Lanzmann zum 90. Geburtstag

1. Edition 2017, ISBN print: 978-3-8288-3714-0, ISBN online: 978-3-8288-6847-2, https://doi.org/10.5771/9783828868472-287

Series: kommunikation & kultur, vol. 10

Tectum, Baden-Baden
Bibliographic information
287 Osamu Wakatsuki L’art de la documentation Claude Lanzmann et Noriaki Tsuchimoto Remarques préliminaires à l’allocution du réalisateur japonais Osamu Wakatsuki reproduite dans ce volume En 1996, à la demande de Noriaki Tsuchimoto, Claude Lanzmann fut invité à Tokyo où Shoah et les films documentaires de Tsuchimoto devaient faire l’objet d’une projection et d’un débat communs. Dans La Tombe du divin plongeur, l’essai de Lanzmann déjà mentionné en introduction, celui-ci témoigne de sa réaction d’alors, lorsqu’il fut invité à Tokyo, réaction marquée par une grande joie et par sa rencontre intime avec l’œuvre de Tsuchimoto : « J’ai le droit de dire aujourd’hui — je puis affirmer à bon escient — que Noriaki Tsuchimoto est un grand artiste car, depuis février, depuis que j’ai reçu la lettre d’invitation, je me suis enfermé dans un long et attentif tête-àtête avec deux de ses films (deux seulement, hélas, car je n’en avais pas d’autres à ma disposition) : Le Message de Minamata au monde, en anglais, et surtout Les Victimes et leur univers, en japonais, sans sous-titres. Quel événement ! Bien sûr, j’avais étudié avec soin la documentation que j’avais pu rassembler sur la maladie de Minamata et son histoire — cet autre crime contre l’Humanité —, mais Tsuchimoto est un si merveilleux cinéaste, un créateur si rigoureux, que j’ai suivi passionnément le film, sans jamais perdre le fil, de la première à la dernière image. Je ne comprenais pas les paroles, j’entendais la voix calme, précise, à la fois humaine et neutre de Tsuchimoto lui-même, mais toujours, à l’instant où j’allais m’interroger, hésiter sur le sens de ce qui était effectivement dit, l’image intervenait pour commenter, appuyer, soutenir, secourir la parole et, à la lettre, l’illuminer. » En 2013, dans le contexte des négociations de Genève menées par les Nations Unies sur le traité de Minamata, on s’est souvenu des lourdes conséquences de l’empoisonnement au mercure qu’avaient eu à subir les habitants de cette petite ville japonaise à partir des années 1950. L’entreprise chimique Chisso avait par négligence déversé les résidus 288 Osamu Wakatsuki de mercure de sa production d’acétaldéhyde, contaminant ainsi l’alimentation et l’eau potable consommées par la population locales. À partir des années 1970, Noriaki Tsuchimoto s’est consacré, à travers plusieurs films, au destin des victimes de Minamata, expérimentant divers modes d’expression filmique pour prêter voix à leurs souffrances. Lanzmann lui-même y voit des points de convergence avec son propre langage filmique : « Mais il n’y a pas, chez Tsuchimoto, que des images belles, de “belles images”. Il y a aussi les micros baladeurs, les travellings chancelants, les zooms appuyés, brutaux, d’une caméra tout entière engagée dans l’action, caméra de combat, outil didactique qui obéit alors à une seule loi : instruire, enseigner, montrer, prouver, convaincre, mobiliser, dénoncer, décrire. Caméra de topographe et d’arpenteur, préoccupée des plus exacts détails, épousant là encore des démarches qui furent les miennes pendant les douze années de la réalisation de Shoah. » Le réalisateur japonais Osamu Wakatsuki a commémoré dans sa propre œuvre cinématographique la rencontre de ces deux grands documentaristes que sont Claude Lanzmann et Noriaki Tsuchimoto. Son film de 1996 montre non seulement la rencontre de Lanzmann et de Tsuchimoto à Tokyo, mais aussi leurs discussions et le voyage qu’ils ont entrepris ensemble à travers le Japon jusqu’à Minamata, le lieu de la catastrophe. Plus qu’un simple document, le film d’Osamu Wakatsuki est une réflexion sur le genre même du documentaire, ainsi qu’en témoigne son titre : The Meaning of Documenting. Nous l’avons convié au colloque donné à la Freie Universität de Berlin pour le 90e anniversaire de Claude Lanzmann à la demande expresse de notre invité d’honneur, qui à plusieurs reprises avait lui-même présenté et commenté à Paris le film de Wakatsuki. Nous n’aurions pu accéder à sa demande sans l’aide de Mme la professeure Irmela Hijiya-Kirschnereit et de M. le professeur Oliver Hartmann de l’institut de langue et de civilisation japonaises de la Freie Universität. Qu’ils en soient chaleureusement remerciés par la présente retranscription du discours tenu par Osamu Wakatsuki le 27 novembre 2015. Susanne Zepp [Osamu Wakatsuki] Je suis très honoré de pouvoir participer au congrès scientifique qui se tient pour les quatrevingt-dix ans de Claude Lanzmann, un homme que j’admire profondément. Jusqu’à présent, j‘ai rencontré Claude Lanzmann à deux reprises. La première fois remonte à une vingtaine d‘années, lorsqu’il vint au Japon et qu‘il eut l’occasion de discuter avec le réalisateur de documentaires Noriaki Tsuchimoto de leurs films respectifs. À cette époque, Shoah (1985) avait été très remarqué au Japon comme ailleurs. De tous les réalisateurs de films documentaires, Claude Lanzmann est celui que je respecte le plus. Quant à Noriaki Tsuchimoto, il fut mon maître. C’est lui qui m’enseigna les rudiments du documentaire. Cette première rencontre fut pour tous deux une extraordinaire opportunité d’échanger sur leurs œuvres et sur les films documentaires. Mon idée de tourner un film 289 L’art de la documentation qui suivrait les deux réalisateurs durant le séjour de Claude Lanzmann au Japon fut favorablement reçue. Ainsi naquît l’émission télévisée intitulée Kiroku surukoto no imi – Tsuchimoto Noriaki to Claude Lanzmann (« La signification du documentaire – Noriaki Tsuchimoto et Claude Lanzmann »). La deuxième fois que je rencontrai Claude Lanzmann, ce fut lorsque son film Tsahal (1994) fut programmé pour être diffusé trois soirs d’affilée sur la chaîne de télévision publique japonaise NHK. Je lui rendis visite dans son appartement parisien et l’interviewai. Les deux fois, mon cœur était rempli d’un profond respect. Le débat entre Claude Lanzmann et Noriaki Tsuchimoto, leur voyage commun dans la ville de Minamata – l’endroit où fut tourné le documentaire de Tsuchimoto – ainsi que leurs discussions avec ses habitants furent pour moi très impressionnants. Durant ce voyage, j’ai reçu beaucoup d’indications sur ce qui faisait un documentaire. J’ai beaucoup appris en quelques jours. Il aurait été préférable, à vrai dire, de pouvoir vous montrer le film que j’avais alors tourné. Malheureusement, le temps nous manque aujourd’hui. Je voudrais donc vous raconter quelles impressions vivaces me sont restées de ce moment. Ce que j’ai appris de Claude Lanzmann et de Noriaki Tsuchimoto. Comme vous le savez tous, Claude Lanzmann a mené des recherches durant plus de onze ans pour son film Shoah. Il a tourné plus de trois cent cinquante heures de matériau filmique pour en faire un documentaire de neuf heures et demie. Noriaki Tsuchimoto aborde quant à lui le sujet de la maladie de Minamata, apparue pour la première fois dans la petite ville du même nom au milieu des années 1950. La maladie avait été causée par l’évacuation en mer de déchets organiques contenant du mercure par une grande entreprise de l’industrie chimique. L’environnement de ce qui était alors un village de pêcheurs encore intact a été contaminé ; les habitants se sont fait dérober leur vie et leur existence. Noriaki Tsuchimoto a suivi en détails la situation à Minamata et a tourné en tout quinze films en trente ans. Claude Lanzmann et Noriaki Tsuchimoto ont tous deux déterré ce qui était caché dans les ténèbres de l’histoire : des faits iniques, cruels, dissimulés mais importants. La vérité est soigneusement dévoilée, reconstituée et mis au jour par des témoignages individuels et différents indices. Claude Lanzmann a examiné dans ses moindres détails le massacre de six millions de personnes juives entre 1941 et 1945 et a redonné une vie filmique aux victimes. Comment ces gens furent-ils acheminés jusqu’aux camps d’extermination ? Que se passait-il à l’intérieur ? Comment furent-ils assassinés ? Claude Lanzmann collecte les témoignages de cette époque par différentes méthodes. Il apporte un éclairage sur les ténèbres de l’histoire, il la regarde en face et met au jour l’ensemble de ces faits dans leur froide cruauté. Claude Lanzmann raconte qu’il avait d’abord cru qu’il n’existait aucun survivant de l’Holocauste. Et pourtant, dit-il, il a commencé à travailler. Il a dépouillé de nombreuses archives, mené son enquête avant d’établir une liste de deux cents survivants et de se mettre à leur recherche. 290 Osamu Wakatsuki Un travail qui nécessita, à n’en point douter, beaucoup de temps, d’énergie et de patience. Dans un film documentaire, il faut minutieusement suivre les moindres traces, une par une. Ce qui en résulte fait la qualité du documentaire. C’est ce que j’ai compris à travers les œuvres de Clande Lanzmann. Dans sa conversation avec Noriaki Tsuchimoto, Claude Lanzmann dit : « J’ai tourné Shoah seulement et uniquement en fonction de mes règles personnelles. » Au cours de son travail solitaire, il a toujours été poussé par l’envie de comprendre ce que signifiait que des êtres humains sont morts, nus, par moins 20 degrés, dans les chambres à gaz de Treblinka. Pour porter ces faits à la lumière, il faut examiner et vérifier toutes les informations dans leurs moindres détails. Ensuite, il faut façonner une structure parfaite pour le film. La passion – ou l’obsession, pourrait-on dire – de Claude Lanzmann se voit dans Shoah. Elle captive les spectateurs et les entraîne dans les tréfonds d’une histoire dissimulée jusque-là. La méthode de Noriaki Tsuchimoto est un peu différente. Différente, d’une part, parce que la réalité sociale entre l’Holocauste et la maladie de Minimata n’est pas la même. Différente, d’autre part, parce que les méthodes filmiques sont distinctes. Noriaki Tsuchimoto fait pour la première fois connaissance avec la ville de Minamata quand il est chargé de tourner pour la télévision une émission documentaire sur les enfants atteints de la maladie prénatale dite de Minamata. Il s’agissait d’enfants dont les mères avaient consommé quotidiennement du poisson contaminé par le mercure. Ils souffraient de symptômes comparables à une infirmité motrice cérébrale. Au cours de ses investigations pour l’émission, une mère lui dit quelque chose qui fut pour lui comme un coup au cœur : « Pourquoi filmez-vous mon enfant ? Est-ce que cela va améliorer son état ? Est-ce qu’il aura une vie meilleure ? », lui aurait-elle dit en lui jetant un regard désespéré. Il ne sut que répondre à ses reproches. Il perdit la confiance en soi nécessaire pour pouvoir terminer le documentaire. Pourtant, après plusieurs jours de doute et de réflexion douloureuse, il décida de continuer. Mais avant de reprendre la caméra, son premier geste fut d’aller parler avec les victimes (les « patients » selon ses propres termes) de la maladie de Minamata afin de gagner leur confiance. La maladie de Minamata prive ses victimes de leur dignité individuelle. Noriaki Tsuchimoto choisit de poser un regard neuf sur leurs conditions d’existence et leur vie ellemême. C’est pourquoi il soutient, depuis lors, les victimes dans leurs procès contre les grandes entreprises responsables de la pollution au mercure. Il continue à se rendre dans la ville de Minamata et accompagne ces gens au fil de leur vie. Il écoute leurs histoires et essaie lui-même de changer. Il parvient ainsi à gagner la confiance des habitants et, en 1971, un documentaire de 2 heures 47 intitulé Minamata – Kanjasan to sono sekai (« Minamata – les patients et leur monde ») voit le jour. Dès lors, il continue de tourner un nouveau film tous les deux ans. 291 L’art de la documentation Le sujet n’en est pas seulement la maladie de Minamata et la condition des victimes mais aussi leur étonnante soif de vivre et l’infinie beauté du paysage. Il a cherché et trouvé des forces qu’on ne peut rencontrer que lorsqu’on se plonge dans ces lieux. Il tente de saisir l’essentiel de ce que les patients espèrent pour leur avenir. Quand on lui demande pourquoi il ne s’est pas dessaisi du sujet de Minamata pendant trente ans, Noriaki Tsuchimoto répond : « Mon public sont les patients de la maladie de Minamata. J’aimerais leur montrer à eux-mêmes ce qu’ils sont, ce à quoi ils sont parvenus par leur combat. C’est ce qui me motive intérieurement. À travers le documentaire, je montre le plaisir que j’ai eu à les rencontrer. C’est une rencontre de portée universelle. Si j’arrive à les saisir dans leur situation quotidienne, si vivante, alors le public éprouvera une sensation de chaleur à la fin du film tout comme j’avais moi-même éprouvé de la chaleur dans la ville glaciale de Minamata. C’est avec cette idée fondamentale que j’ai filmé pendant trente ans. » Noriaki Tsuchimoto revoit encore ses patients. Il reste à leurs côtés et filme sa relation avec eux, assuré que c’est la seule manière de découvrir un nouveau monde. La différence d’approche entre Shoah et Minamata réside en ce qu’il s’agit pour Minamata d’un combat sans fin dont les victimes souffrent encore des conséquences de l’événement. Dans ses derniers films, Noriaki Tsuchimoto montre une mer contaminée et la quasi-résurrection des habitants de cette ville. Il traite de la mer splendide et abondante ainsi que des hommes qui continuent à vivre avec l’énergie du désespoir. En réalité, pourtant, la maladie de Minamata est désormais considérée comme un sujet clos. Les traces disparaissent de plus en plus et son histoire commence à tomber dans l’oubli. C’est pourquoi les films de Noriaki Tsuchimoto jouent un rôle crucial. Il en va de même pour l’Holocauste. Les traces des victimes s’effacent de plus en plus. Lorsque Claude Lanzmann a commencé à ses travaux pour Shoah, il partait du principe qu’on ne pouvait plus en trouver de traces en Pologne. Mais si l’on se rend sur les lieux des événements, on peut découvrir différentes choses. Malgré le projet d’une extermination totale des Juifs, certaines personnes ont miraculeusement survécu. Trouver, découvrir quelque chose à partir de cette situation de départ, voici le processus qui fut à l’origine du film. Lors de leur première rencontre avec Claude Lanzmann, les survivants ne lui ont certainement pas parlé à cœur ouvert ou même accordé une interview. Car ce sont des personnes qui ont connu des souffrances inimaginables, des personnes blessées en plein cœur, des personnes qui ne veulent plus parler du passé. Négocier patiemment avec elles, gagner leur confiance, recevoir leur accord pour une interview – voilà qui tient aussi du miracle. Le silence profondément ancré chez les témoins est particulièrement frappant dans Shoah et confère au film sa tension toute spécifique. C’est aussi la raison pour laquelle Claude Lanzmann ne dit pas un mot du quotidien ou de la vie personnelle des témoins. Il lui importe surtout de trouver ce qu’ils ont vu eux-mêmes et ce qui a marqué leur mémoire. Il s’agit pour lui de mettre tout ceci à nu et de le porter à la lumière. 292 Osamu Wakatsuki Les processus de création de Claude Lanzmann et Noriaki Tsuchimoto diffèrent certes un peu mais ont tous deux en commun de ne pas représenter l’Holocauste et la maladie de Minamata comme des monolithes tragiques de l’histoire. Tous deux ne cessent de se demander comment de telles choses ont pu advenir et ce que ces événements ont pris à leurs victimes. La joie, la colère, le chagrin, la fortune des hommes, la part d’ombre dans leur cœur, leur fierté et leur dignité d’êtres humains : tous deux plongent profondément dans ce monde invisible pour en dresser le portrait. À la question de savoir ce qui fait un film documentaire, Noriaki Tsuchimoto répond : « Un documentaire est un empilement de différentes découvertes. Les découvertes faites par la caméra, celles faites au cours des recherches, la découverte des valeurs humaines universelles. Quand on apprend à voir, au cours d’un processus de création, un monde qu’on ne peut distinguer à l’œil nu, celui-ci apparaît sous une forme tout à fait autre. Faire ressortir ce point de cristallisation est la tâche véritable du film documentaire. » Un jour, Noriaki Tsuchimoto m’a demandé quelle était la différence entre un film d’information et un film documentaire. J’étais encore étudiant à cette époque et je n’en savais pas plus que lui. La tâche d’un reporter consiste à saisir un moment décisif de son époque. Ainsi se définit le rapport à l’objet de l’enquête. L’objet est le matériau journalistique à partir duquel on rend compte du présent. C’est également pour cela que le journaliste ne tisse pas de relation avec l’objet de son enquête. Il enregistre tout bonnement ce qui est en train de se passer. Dégoter un scoop avant tous les autres journalistes est une grande réussite pour lui. Évidemment, les images en exclusivité sont également importantes. Elles diffèrent toutefois des images dans les œuvres de Noriaki Tsuchimoto et de Claude Lanzmann. Tous deux prennent un autre chemin. Ils choisissent délibérément de ne pas suivre le courant dominant et de ne pas filmer des images exclusives ou des moments cruciaux. Ils réfléchissent à la manière dont ils veulent façonner leurs enquêtes, comment ils veulent construire leur relation avec leurs interlocuteurs, ce qu’ils veulent découvrir. Ils y réfléchissent mûrement et précisément, exhument toutes les facettes de leur sujet et bâtissent une structure filmique. Je crois que c’est ce qui fait un film documentaire. Comme le dit Noriaki Tsuchimoto, il s’agit d’innombrables petites découvertes qui s’empilent les unes sur les autres. Il s’agit de myriades de petites voix qu’un reportage d’actualité ne pourrait par exemple par retransmettre. Il s’agit de l’essentiel d’un événement. Tous les jours, nous pouvons suivre l’actualité en images et apprendre ce qui se passe effectivement dans le monde. Mais ces images sont immédiatement remplacées par d’autres informations. En quelques jours seulement, les incidents et les événements tombent dans l’oubli. L’essentiel d’un événement et même les personnes impliquées sont à nouveau bien vite oubliés. Ils restent à peine en mémoire. Cependant, je suis fermement convaincu que le spectateur se souviendra d’un documentaire si l’on plonge au plus profond des événements, si l’on consacre beaucoup de temps à l’enquête et à son objet, et si l’on bâtit le film sur ces bases. Les travaux que les spectateurs gardent en mémoire sont justement des films tels que Shoah de Claude Lanzmann et la série de Noriaki Tsuchimoto sur Minamata. 293 L’art de la documentation À propos du documentaire que j’ai tourné cette année-là En 2015, j’ai également réalisé un documentaire. Il s’agit d’un film sur la guerre intitulé Tsukuba kaigun kōkutai (« Tsukuba – pilotes de l’aéronavale »). On vient de fêter le 70e anniversaire de la fin de la guerre cette année. Pourtant, le souvenir qu’on en a s’estompe. Les gens qui ont connu la guerre ont vieilli. Ceux qui avaient vingt ans à cette époque en ont désormais quatre-vingt-dix, comme Claude Lanzmann aujourd’hui. Mon père appartient à cette génération. Lui aussi a fait la guerre. C’est également pour cette raison que je m’intéresse beaucoup à ce qui est autrefois arrivé à cette génération. J’aurais bien voulu entendre leurs expériences mais les occasions se sont faites plus rares chaque année. Et puis, j’ai dû tourner un documentaire sur ce qu’on appelait les « kamikazes », les commandos suicides. Je ne vais pas expliquer ici en détails comment j’en suis arrivé là car c’est une assez longue histoire. Le film devait parler d’un petit centre de formation aéronavale qui se trouvait à Tsukuba, une modeste ville de campagne. On y préparait des jeunes gens à devenir pilotes en quelques mois afin qu’ils puissent s’écraser avec leur avion contre les bateaux ennemis. Mon documentaire devait montrer sous un jour nouveau cette réalité historique. À la fin de la guerre, le Japon se dirigeait déjà fortement vers la défaite. On manquait de pilotes de chasse, de sorte que les étudiants de sciences humaines étaient enrôlés afin d’être formés au plus vite en tant qu’aviateurs. Pour parer à la défaite imminente, ils devaient partir en mission suicide contre les navires et les porte-avions ennemis. C’étaient des étudiants ordinaires qui recevaient tout d’un coup l’ordre de mourir. Que leur a pris la guerre ? Quelles furent leurs pensées face à une mort certaine ? À quoi ont-ils passé leurs derniers jours ? Que voulaient-ils protéger ? J’ai tenté de retracer les portraits de ces jeunes hommes à travers les interviews des survivants. Je ne voulais pas seulement montrer une tragédie qui a sombré dans les limbes de l’histoire. Je voulais plutôt faire un film qui soit comme un testament des hommes de jadis à ceux d’aujourd’hui. C’est pourquoi j’ai interviewé les survivants et les proches des défunts, j’ai lu les notes qu’ils avaient écrites et je me suis efforcé de découvrir leurs véritables pensées qu’ils n’avaient pas osé exprimer durant la guerre. Au Japon, les pilotes qu’on nomme kamikazes sont présentés comme des héros qui ont sacrifié leur vie pour leur patrie. Mais en réalité il ne s’agit pas d’une histoire héroïque. Ces jeunes hommes qui étaient soudainement confrontés à leur propre « fin » étaient affolés, effrayés, ils cherchaient continuellement à donner un sens, n’importe lequel, à cette mort. Les survivants aussi ont dû se battre : ceux que j’ai interviewés avaient perdu leurs amis et leurs camarades. Soixante-dix ans après la fin de la guerre, ils étaient tourmentés par la peine et les remords d’avoir survécu. Dans mon documentaire, j’ai choisi de montrer, en outre, une autre réalité – à savoir les dégâts causés à la flotte américaine et à ses équipages par les attaques des kamikazes. Deux engins suicide se sont écrasés sur le porte-avions américain Bunker Hill. Plus de six cents hommes périrent dans l’incendie qui s’ensuivit. Les kamikazes étaient par con- 294 Osamu Wakatsuki séquent victimes de la guerre mais en même temps coupables. Expliquer cette évidence, le contresens et l’absurdité de la guerre était l’objet de mon film. Je ne pus retracer l’histoire individuelle de ces hommes à l’écran que grâce au soutien des bénévoles locaux qui vivaient dans la ville où se trouvait jadis cette base d’entraînement. Certaines personnes ne savaient pas ce qui s’était passé durant la guerre dans leur ville de Tsukuba. Après l’avoir appris, ils voulurent consigner pour la postérité leur stupeur et leur effroi dans un documentaire. C’est ce qui les motiva à tourner un film. Ils rassemblèrent une masse énorme de documents et menèrent eux-mêmes les entretiens avec les personnes concernées. Ce sont les réflexions et l’empathie de ces bénévoles qui ont, somme toute, rendu mon documentaire possible. Comme je l’ai précédemment évoqué, il ne s’agit pas, avec ce film, de montrer seulement les malheurs et la cruauté de la guerre. Il doit plutôt servir pour nos contemporains d’outil de réflexion sur la guerre. Le parlement japonais a voté cette année (le 15 juillet 2015) une nouvelle loi de sécurité politique qui équivaut, à mon avis, à une loi d’état d’urgence. Désormais, si une guerre éclate à proximité du Japon, notre pays peut s’y engager. Tirer les leçons de l’histoire au moyen d’un film, voici qui est, je pense, la tâche première du documentaire. J’en ai pris profondément conscience lorsque j’ai vu Shoah. Pour moi, qui savais alors bien peu de choses sur l’Holocauste, ce film fut un choc qui m’incita à réfléchir différemment sur beaucoup de sujets. La mission d’un film documentaire Aujourd’hui, tout le monde peut très facilement tourner un film. Des vidéos aux contenus très personnels se répandent comme des raz-de-marée non seulement sur les chaînes de télévision mais aussi sur Youtube et les réseaux sociaux. C’est une bonne chose que les sujets les plus divers puissent être filmés à tout moment. Cependant, la plupart sont tournés sans prise de conscience ni réflexion poussée. Les documentaires de Claude Lanzmann et de Noriaki Tsuchimoto sont marqués par le dessein de ces auteurs qui commentent et analysent minutieusement une époque. Leurs images sont lyriques, musicales, elles sont comme des peintures et sont fortement structurées. Elles racontent une histoire et stimulent l’imagination du spectateur ; elles laissent de profondes traces dans sa mémoire. Il est important que ces documents n’aient pas été enfantés par les réalisateurs seuls. L’équipe technique, les cameramen et d’autres personnes ont prêté leur concours à ces films. Leurs sensibilités, leurs idées et leurs découvertes se sont conjuguées et ont conféré à leur film toutes ses facettes. Aussi bien Claude Lanzmann que Noriaki Tsuchimoto ont enquêté sur leur sujet des années durant. Je ne suis pas, quant à moi, quelqu’un de patient et de persévérant ; je ne peux donc pas les imiter sur ce point. Les films qu’ils ont tous deux réalisés appartiennent au patrimoine de l’humanité. Ils passeront sans aucun doute à la postérité comme un témoignage historique. J’espère que de tels films continueront à être tournés dans le futur.

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References

Zusammenfassung

27. November 1925: Claude Lanzmann wird in Paris geboren. Zu seinem 90. Geburtstag fand eine interdisziplinäre Konferenz an der Freien Universität Berlin statt. Der zweisprachige Band (dt./frz.) versammelt die Vorträge, in de­nen Wissenschaftlerinnen und Wissenschaftler das umfangreiche Lebenswerk Lanzmanns aus unterschiedlicher Perspektive und im Beisein dieses maßgeb­lichen französischen Intellektuellen und Filmemachers würdigten.