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Omar Kamil, Avec Sartre au Caire en 1967 : sur la perception du crime colonial et de l’holocauste in:

Susanne Zepp (Ed.)

Le Regard du Siècle, page 267 - 286

Claude Lanzmann zum 90. Geburtstag

1. Edition 2017, ISBN print: 978-3-8288-3714-0, ISBN online: 978-3-8288-6847-2, https://doi.org/10.5771/9783828868472-267

Series: kommunikation & kultur, vol. 10

Tectum, Baden-Baden
Bibliographic information
267 Omar Kamil Avec Sartre au Caire en 1967 : sur la perception du crime colonial et de l’holocauste1 Dans le cadre d’un voyage au Proche-Orient, Jean-Paul Sartre est arrivé au Caire le 25 février 1967 en compagnie de Simone de Beauvoir et Claude Lanzmann. Il y a séjourné jusqu’au 13 mars suivant. La visite de Sartre a été célébrée par le président égyptien Gamal Abd an-Nasser en tant qu’« événement culturel de grande ampleur ».2 Sartre fut reçu comme un hôte d’Etat et avec un accueil de haut rang. De ce fait, il a été reçu en audience auprès du président et des visites des monuments égyptiens tels que le sphinx, les pyramides de Gizeh et le théâtre national ont été organisées. Il a pu également se rendre dans des camps de réfugiés de la bande de Gaza, qui était jadis sous l’administration égyptienne. À sa demande, on lui accorda la visite d’une fabrique de textiles ainsi que d’un village sur le delta du Nil. Le cours magistral tenu par Sartre à l’université du Caire ainsi que la table ronde en présence de plusieurs intellectuels arabes ont été deux épisodes essentiels de son séjour. L’expérience coloniale Une décade auparavant, plus exactement le 27 janvier 1956, Sartre avait participé, à Paris, à une réunion du Comité d’action des intellectuels contre la poursuite de la guerre en Algérie.3 Dans sa conférence, il s’exprima contre le consensus national, selon lequel l’Algérie était considérée comme faisant partie de la France, et diagnostiqua le colonialisme en tant que « système » ayant des antécédents notables : 1 Il s’agit d’une version révisée du deuxième chapitre de mon livre « L’holocauste dans la mémoire arabe. Historiographie discursive 1945-1967 », paru en 2012 à Göttingen chez Vandenhoeck & Ruprecht. 2 Cf. à ce sujet al-ahram, 26 février 1967. 3 Le discours de Sartre fut publié deux mois plus tard sous le titre de « Le colonialisme est un système  ». Cité ici d’après Jean-Paul Sartre, Nous sommes tous des assassins, Situations, V  : colonialisme et néo-colonialisme, Paris 1964, p. 68-71. 268 Omar Kamil « C’est que la colonisation n’est ni un ensemble de hasards ni le résultat statistique de milliers d’entreprises individuelles. C’est un système qui fut mis en place vers le milieu du XIXe siècle, commença de porter ses fruits vers 1880, entra dans son déclin après la Première Guerre mondiale et se retourne aujourd’hui contre la nation colonisatrice. […] Car il n’est pas vrai qu’il y ait de bons colons et d’autres qui soient méchants : il y a des colons, c’est tout. Quand nous aurons compris cela, nous comprendrons pourquoi les Algériens ont raison de s’attaquer politiquement d’abord à ce système économique, social et politique et pourquoi leur libération et celle de la France ne peut sortir que de l’éclatement de la colonisation. »4 En critiquant le colonialisme tel un système d’exploitation, Sartre s’adresse à l’opinion publique française : « Nous, Français de la Métropole, nous n’avons qu’une leçon à tirer de ces faits : le colonialisme est en train de se détruire lui-même. Mais il empuantit encore l’atmosphère : il est notre honte, il se moque de nos lois ou les caricature ; il nous infecte de son racisme […] il oblige nos jeunes gens à mourir malgré eux pour les principes nazis que nous combattions il y a dix ans ; il tente de se défendre en suscitant un fascisme jusque chez nous, en France. Notre rôle, c’est de l’aider à mourir. Non seulement en Algérie, mais pourtant où il existe. […] Mais n’allons pas, surtout, nous laisser détourner de notre tâche par la mystification réformiste. Le néo-colonialiste est un niais qui croit encore qu’on peut aménager le système colonial – ou un malin qui propose des réformes parce qu’il sait qu’elles sont inefficaces. Elles viendront en leur temps, ces réformes : c’est le peuple algérien qui les fera. La seule chose que nous puissions et devrions tenter – mais c’est aujourd’hui l’essentiel – c’est de lutter à ses côtés pour délivrer à la fois les Algériens et les Français de la tyrannie coloniale ».5 L’engagement anticolonial de Sartre avait déjà commencé en 1954 avant le déclenchement de la guerre d’Algérie dans la mesure où, depuis la fin des années 1940, il défendait les revendications d’indépendance en Tunisie et au Maroc. Sartre était en contact avec Farhat Abbas, un des membres éminents du mouvement national algérien. Dans la pensée de Sartre, la question de l’Algérie se posa de manière prépondérante au moment où le conflit s’envenima d’autant plus avec l’importance que la question algérienne acquit dans le débat sur la politique coloniale française des années 1950. Ce fut tout particulièrement la défaite française lors de la bataille de Dien Bien Phu, en 1954, qui enhardit le FLN à intensifier, en Algérie, les attentats contre les Français. Or le gouvernement français ne voulait en aucun cas subir une deuxième défaite et n’entendait pas renoncer à l’Algérie. Dans le but de combattre les attentats, le gouvernement français augmenta le contingent militaire en Algérie. 4 Jean-Paul Sartre, Situations, V, p. 26-27. 5 Ibid., p. 47-48. 269 Avec Sartre au Caire en 1967 Cette fois-ci Sartre, auquel on avait reproché d’avoir attendu trop longtemps avant de s’engager dans la Résistance, ne montra pas d’hésitation. Il considéra comme un devoir de mettre en pratique ses idées. En 1955, il fonda le Comité d’action des intellectuels contre la poursuite de la guerre en Algérie, dans le but de soutenir les aspirations de l’Algérie à l’indépendance. Ce comité servait principalement à gagner l’opinion publique française en faveur de l’indépendance. Les activités du comité visaient surtout à révéler la brutalité de la politique coloniale française. Il soutenait l’ancien combattant de la Résistance et philosophe Francis Jeanson, dans son engagement anticolonial en Algérie. Sartre finança, contre le gré du gouvernement français, la publication d’un livre dont les auteurs étaient Jeanson et sa femme. Le livre, intitulé L’Algérie hors la loi (1956), condamnait âprement la politique coloniale française en Algérie. La création du comité fait apparaître les fortes divergences d’opinion entre Sartre et le parti communiste français. En effet, celles-ci devinrent de plus en plus évidentes dans les années 1950. Sartre critiqua le silence, de la part des communistes, sur la brutalité de la politique coloniale menée par les Français en Algérie. En 1956, il démissionna officiellement du parti pour protester contre le soutien des communistes à l’élection du socialiste Guy Mollet. En effet, Guy Mollet était favorable à la politique de domination coloniale en Algérie. Selon l’historien algérien Muhammad Harbi, Sartre découvrit ainsi un nouveau sujet historique « qui était plus radical que le prolétariat : les colonisés ».6 Cette découverte devait marquer l’engagement de Sartre dans la deuxième moitié des années 1950. C’est ainsi qu’à partir de 1957, Sartre en vint à représenter et à défendre de plus en plus formellement la lutte indépendantiste algérienne dans l’opinion publique. Il défendit les attentats militaires des Algériens contre les Français en les considérants comme un moyen légitime de combattre le colonialisme. Il n’hésita pas à s’opposer à l’opinion publique de la majorité des Français en témoignant en faveur de Ben Sadok, auteur de l’attentat contre Ali Chekkal. Sadok qui avait supprimé Chekkal. Ce dernier s’était montré, dans ses fonctions de vice-président de l’Assemblée nationale algérienne, favorable à la politique coloniale française.7 Une des interventions, parmi les plus connues de Sartre, a été sa signature pour le manifeste des 121. Celui-ci qui, par ailleurs, avait été signé par Claude Lanzmann, se composait de la déclaration pour le droit à l’objection de conscience dans la guerre d’Algérie.8 En outre, la revue Les Temps Modernes, éditée sous la direction de Sartre, publia de nombreux articles et plusieurs éditions spéciales au profit de la cause algérienne. Face aux attaques dans l’opinion publique française, la revue s’employa à la défense des membres du FLN et contre l’exécution de combattantes algériennes telles que Djamila Bouhired 6 Cf. à ce sujet Mohammed Harbi, Une conscience libre, Les Temps Modernes 531 (1990) ; l’historien algérien Mohammed Harbi, ancien membre du FLN, vit aujourd’hui en France. 7 Au sujet de l’assassinat d’Ali Chekkal, cf., Ordeal without End, Time, 10 juin 1957, et The Guilty One, Time, 23 décembre 1957. 8 Au sujet du manifeste des 121, cf. Michel Winock, Le siècle des intellectuels, Paris 1997, p. 533- 545 ; Anni Cohen-Solal, Sartre 1905–1980, Reinbek 1988, p. 632-655. 270 Omar Kamil et Djamila Boupacha.9 De ce fait, Sartre était en train de se transformer en un ennemi de l’Etat.  L’Organisation, clandestine, de l’armée secrète (OAS) tenta à deux reprises de l’assassiner. On revendiqua son arrestation. De Gaulle, cependant, s’y opposa catégoriquement, en affirmant la phrase suivante qui, par la suite, devint emblématique : « On n’arrête pas Voltaire ». Dans la question de l’Algérie, l’engagement de Sartre ne se borna pas à des actions publiques, mais il exerça également une influence majeure sur le discours anticolonial en France dans son ensemble. Celui-ci était caractérisé par un sentiment, d’une part, de colère croissante envers son propre pays et, d’autre part, par le respect pour les Algériens colonisés. Ce discours peut se retracer aisément à travers les préfaces de Sartre aux livres Portrait du colonisé, La question et Les damnés de la terre, ouvrages relevant de l’ordre de la critique du colonialisme.10 Lorsqu’en 1957, fut publié à Paris l’étude Portrait du colonisé, presque personne, en France, n’en connaissait l’auteur, Albert Memmi, juif Tunisien. Lui-même s’étonna du bruit suscité par son livre. En 1966, il se souvint : « Je mentirais en disant que j’avais vu au départ toute la signification de ce livre ».11 Pourquoi Sartre s’était-il intéressé à cet auteur inconnu ? C’était vraisemblablement la dimension d’hybridité culturelle de ce Français arabe et juif qui avait attiré l’attention de Sartre : « Qu’est-il au juste ? Colonisateur ou colonisé ? Il dirait, lui : ni l’un ni l’autre ; vous [le lecteur] direz peut-être : l’un et l’autre ; au fond, cela revient au même. […] Memmi a éprouvé cette double solidarité et ce double refus : le mouvement qui oppose les colons aux colonisés, les ‘colons qui se refusent’ aux ‘colons qui s’acceptent’. Il l’a si bien compris, parce qu’il l’a senti d’abord comme sa propre contradiction. Il explique fort bien dans son livre que ces déchirures de l’âme, pures intériorisations des conflits sociaux, ne disposent pas à l’action ».12 Aux yeux de Sartre, la valeur du Portrait du colonisé résidait, avant tout, en ce que « colonisateur » et « colonisé » y étaient représentés en même temps, ce qui permettait de saisir la question de la violence coloniale dans toute sa contradiction et ses différentes perspectives. Les réflexions sur le pouvoir et la violence constituaient un aspect central du discours 9 Au sujet de Djamila Bouhired et Djamila Boupacha, cf. James D.L Sueur, Torture and the Decolonisation of French Algeria. Nationalism, Race, and Violence in Colonial Incarceration, dans Graeme Harper (éd.), Captive and Free: Colonial and Post-Colonial Incarceration, Londres/ New York 2002, p. 161-175; ainsi que Elizabeth Warnock Fernrea et Basima Quattan Bezirgan (éds.), Interviews with Jamilah Buhrayd, Legendary Algerian Hero, dans Fernea et Bezirgan (éds.), Middle Eastern Muslim Women Speak, Austin 1977. 10 Il s’agit des trois œuvres suivantes : Albert Memmi, Portrait du colonisé, précédé du Portrait du colonisateur, Paris 1985 ; Henri Alleg, La question, Paris 1958 ; Frantz Fanon, Les damnés de la terre, Paris 1961 (les citations sont extraites de la suivante édition : Frantz Fanon, Les damnés de la terre, Paris 2002). 11 Albert Memmi, Portrait du colonisé, p. 11. 12 Jean-Paul Sartre, Préface, dans Albert Memmi, Portrait du colonisé, p. 23-24. 271 Avec Sartre au Caire en 1967 anticolonial sartrien. Déjà en 1956, Sartre écrivait, autour de la question de la colonisation en Algérie : « La conquête s’est faite par la violence ; la surexploitation et l’oppression exigent le maintien de la violence, donc la présence de l’Armée. […] Le colonialisme refuse les droits de l’homme à des hommes qu’il a soumis par la violence, qu’il maintient de force dans la misère et l’ignorance, donc, comme dirait Marx, en état de ‘sous-humanité’. Dans les faits eux-mêmes, dans les institutions, dans la nature des échanges et de la production, le racisme est inscrit ».13 Dans le discours anticolonial des intellectuels français, la torture acquit une importance de plus en plus centrale. Ce débat ne peut être dissocié d’Henri Alleg. Ce dernier, né au sein d’une famille anglaise et polonaise, s’était opposé au pouvoir colonial français. Au mois de juin de l’année 1957, il fut emprisonné par l’armée française et torturé à Alger. Il rédigea un livre sur la torture qu’il avait subie par les soldats français et le publia sous le titre de La question. À Paris, le livre suscita horreur et indignation : on y lisait la description des méthodes de torture telles que les nazis les avaient appliquées contre les Français. L’ouvrage suggérait ainsi une identification de la République française avec l’Allemagne nazie. Dans sa préface au livre d’Alleg, Sartre évoquait, dans un même contexte, la violence coloniale en Algérie et les atrocités des nazis en France pendant la Seconde Guerre mondiale : « En 1943, rue Lauriston, des Français criaient d’angoisse et de douleur ; la France entière les entendait. L’issue de la guerre n’était pas certaine et nous ne voulions pas penser à l’avenir ; une seule chose nous paraissait en tout cas impossible : qu’on pût faire crier un jour des hommes en notre nom ».14 À partir des expériences historiques de la Seconde Guerre mondiale, Sartre confrontait l’opinion publique française à la responsabilité vis-à-vis de la politique coloniale : «  Pendant la guerre, quand la radio anglaise ou la presse clandestine nous avaient parlé d’Oradour, nous regardions les soldats allemands qui se promenaient dans les rues d’un air inoffensif et nous nous disions parfois : ‘Ce sont portant des hommes qui nous ressemblent. Comment peuvent-ils faire ce qu’ils font ?’ Et nous étions fiers de nous parce que nous ne comprenions pas. Aujourd’hui, nous savons qu’il n’y a rien à comprendre : tout s’est fait insensiblement par d’imperceptibles abandons, et puis, quand nous avons levé la tête, nous avons vu dans la glace un visage étranger, haïssable : le nôtre ».15 En raison de l’interdiction de La question et face à l’exacerbation de la guerre d’Algérie durant la deuxième moitié des années 1950, la position de Sartre se radicalisa. Dès lors, 13 Ibid., p. 25-26. 14 Jean-Paul Sartre, Situations, V, p. 72. 15 Ibid., p. 72-73. 272 Omar Kamil il en vint à dénoncer l’opinion publique dans sa totalité : « Le corps électoral est un tout indivisible ; quand la gangrène s’y met, elle s’étend à l’instant même à tous les électeurs. »16 Sartre se référa à l’écrivain antillais Aimé Césaire. Dans son Discours sur le colonialisme, en 1955, ce dernier avait déclaré : « Il faudrait d’abord étudier comment la colonisation travaille à déciviliser le colonisateur […] une régression universelle qui s’opère, une gangrène qui s’installe, un foyer d’infection qui s’étend ».17 La fameuse préface de Sartre à Les damnés de la terre (1961) de Frantz Fanon est le dernier des trois textes commentés ici.18 Né en 1925 en Martinique, Fanon fit des études en médecine et philosophie à Lyon. Durant la Seconde Guerre mondiale, il servit la France en tant que soldat. Au début des années 1950, il était arrivé en Algérie, où il avait, à partir de ce moment-là, travaillé en tant que psychiatre. Là-bas, Fanon s’opposa à la politique coloniale française et adhéra au mouvement national algérien. Dans Les damnés de la terre, Fanon stylisa le mouvement de libération anticoloniale en un « sujet révolutionnaire ».19 L’objet central de son analyse était la question de la violence comme moyen de libération des colonisés, de la domination des colonisateurs. Il n’aspirait pas seulement à une libération physique, mais il s’agissait aussi de savoir comment le colonisé pouvait se sentir à nouveau un être humain à part entière, sensation qu’on lui avait ôtée dans le processus de colonisation. Fanon considérait Sartre comme une référence de l’anticolonialisme et lui avait demandé, de lui rédiger une préface. Sartre y avait consenti. Deux raisons peuvent avoir influencé sa décision. D’une part, l’indifférence de l’opinion publique quant à l’attitude barbare de l’armée coloniale en Algérie : « Il n’est pas bon, mes compatriotes, vous qui connaissez tous les crimes commis en notre nom, il n’est vraiment pas bon que vous n’en souffliez mot à personne, pas même à votre âme par crainte d’avoir à vous juger. Au début vous ignorez, je veux le croire, ensuite vous avez douté, à présent vous savez mais vous vous taisez toujours. Huit ans de silence, ça dégrade. […] Il suffit aujourd’hui que deux Français se rencontrent pour qu’il y ait un cadavre entre eux. Et quand je dis : un… La France, autrefois, c’était un nom de pays ; prenons garde que ce ne soit, en 1961, le nom d’une névrose ».20 D’autre part, les opinions de Fanon lui-même pourraient avoir amené Sartre à écrire la préface : 16 Sartre, La Constitution du mépris, L’Express, 11 septembre 1958 ; réimprimé dans : Jean-Paul Sartre, Situations, V, p. 102-112, ici : p. 105. 17 Aimé Césaire, Discours sur le colonialisme, Paris 1955, p. 11. 18 Cité d’après Frantz Fanon, Les damnés de la terre. Au sujet de la préface de Sartre dans l’œuvre de Fanon, cf. Neil Roberts, Fanon, Sartre, Violence, and Freedom, Sartre Studies International 10, 2 (2004), p. 139-160 ; Sonia Kruks, Fanon, Sartre, and Identity Politics, dans Lewis R. Gordon, T. Denean Sharpley-Whiting et Renee T. White (éds.), Fanon : A Critical Reader, Oxford 1996, p. 122-133. 19 Frantz Fanon, Les damnés de la terre. 20 Jean-Paul Sartre, Préface, dans Frantz Fanon, Les damnés de la terre, p. 35-36. 273 Avec Sartre au Caire en 1967 « Bien sûr Fanon mentionne au passage nos crimes fameux, Sétif, Hanoï, Madagascar, mais il ne perd pas sa peine à les condamner : il les utilise. S’il démonte les tactiques du colonialisme, le jeu complexe des relations qui unissent et qui opposent les colons aux ‘métropolitains’ c’est pour ses frères ; son but est de leur apprendre à nous déjouer. Bref, le tiers monde se découvre et se parle par cette voix ».21 Fanon met en garde contre une génération non européenne, qui se détache de l’Europe et, en particulier, qui adopte une attitude hostile à l’Europe. Fanon exhorte ce qui suit : « Ne perdons pas de temps en stériles litanies ou en mimétismes nauséabonds. Quittons cette Europe qui n’en finit pas de parler de l’homme tout en le massacrant partout où elle le rencontre, à tous les coins de ses propres rues, à tous les coins du monde ».22 Sartre se montra favorable à la revendication de Fanon selon laquelle l’indépendance peut se réaliser à travers la résistance violente. Une fois de plus, il témoigna sa reconnaissance envers les combattants algériens et effectua un « renversement axiologique ». 23 Sartre conféra une valeur positive aux moyens par lesquels le colonisé, dans le but de se libérer de son état d’esclavage, s’insurge contre le colon : « Y a-t-il une guérison ? », demandait Sartre, en ajoutant : « Oui. La violence peut, comme le talon d’Achille, cicatriser les blessures qu’elle a causées ».24 Sartre loua la violence anticoloniale en puisant sa légitimité dans celle de l’anticolonialisme apparue au 19ème siècle. En même temps, il rendit hommage à la naissance d’une langue des colonisés, nouvelle et indépendante. Frantz Fanon était une personnalité emblématique de la transformation d’un ancien opprimé à un partenaire politique égal en droits, aux effets alarmants pour l’Europe : « Européens […] ayez le courage de le lire […] Vous voyez : moi aussi je ne peux me déprendre de l’illusion subjective. […] Européen je vole le livre d’un ennemi et j’en fais un moyen de guérir l’Europe. Profitez-en ».25 La violence parut alors comme une violence dialectique qui détermine le rapport entre colonisateur et colonisé et qui devrait mener, finalement, à la décolonisation : « Nous [Européens] avons été les semeurs de vent ; la tempête, c’est lui [Fanon]. Fils de la violence, il puise en elle à chaque instant son humanité : nous étions hommes à ses dépens, il se fait homme aux nôtres. Un autre homme : de meilleure qualité ».26 21 Ibid., p. 19-20. 22 Frantz Fanon, Les damnés de la terre, p. 301. 23 Anne Mathieu, Un engagement déterminé contre le colonialisme. Jean-Paul Sartre et la guerre d’Algérie, Le Monde diplomatique, novembre 2004, p. 30-31, ici : p. 31. 24 Jean-Paul Sartre, Préface, dans Frantz Fanon, Les damnés de la terre, p. 36. 25 Ibid., p. 22-23. 26 Ibid., p. 30-31. 274 Omar Kamil Le livre de Fanon, Les damnés de la terre, a été traduit en 17 langues et atteint un tirage d’un million d’exemplaires.27 Le livre est paru à une époque politiquement sensible et est devenu le texte de référence de tous les peuples décolonisés ainsi que des mouvements anti-impérialistes. Une conversation ratée La visite en février et mars 1967 a été caractérisée par des malentendus interculturels entre les hôtes égyptiens et les invités français Sartre, Beauvoir, Lanzmann. Nous pouvons démontrer cela en mentionnant trois épisodes. Les Égyptiens voyaient en Sartre un combattant pour la liberté des peuples colonisés et le reçurent comme une idole. Dans al-talБa on pouvait lire, peu de temps avant son arrivée : « Le quatre de ce mois-ci, al-ahram invite Sartre [au Caire]. L’accompagneront sa compagne Simone de Beauvoir ainsi que par Claude Lanzmann, l’un des rédacteurs des Temps Modernes. Sartre n’est pas seulement un philosophe [...], il est aussi un combattant politique d’envergure considérable. [...] Il donne exprime ses avis politiques en forme littéraire, à savoir en forme de romans, de pièces de théâtre ou de critique littéraire. [...] Que l’on se trouve d’accord avec Sartre ou que l’on soit d’autre avis, Sartre, en tant que penseur, littéraire et personne, mérite tout notre respect, notre reconnaissance et notre intérêt. Aujourd’hui, nous présentons au lecteur un dossier sur ce combattant intellectuel dans le but de le suivre dans sa pensée et, ainsi, de comprendre également l’époque à laquelle nous vivons, car Sartre constitue un signe de cette époque. »28 Au Caire et à Beyrouth, sa visite faisait les gros titres des journaux ; on l’appelait le « héros », l’« avant-gardiste » et le « penseur libre ». De tels attributs mirent dans l’embarras celui auquel on rendait hommage. Une situation embarrassante eut lieu lors d’une réception à l’université du Caire. Le poète Muhammad Ibrahim Abu-Sina, en suivant la tradition de l’hospitalité arabe, récita un hymne de louange sur Sartre. Lorsque le poète indiqua Sartre comme la «  conscience de l’humanité  », le Français l’interrompu en souriant et invita ironiquement ses accompagnateurs français à faire quelque chose contre la courtoisie démesurée des Égyptiens. L’amusement des Français fut perçu par les Égyptiens comme un affront. Un silence de mort régna pour un instant sur la salle. Lufti al-Khouli s’empressa de prendre la parole et de changer de sujet pour détendre l’atmosphère.29 27 Cf. Cohen-Solal, Sartre 1905–1980, p. 657. 28 Al-tali‘a, dossier spécial, « sārtar faylasufan. sārtar naqidan riwa’iyyan wa-masrahiyyan. sārtar siyasiyyan » [ Sartre le philosophe. Sartre le critique littéraire et l’écrivain. Sartre l’homme politique], al-tali‘a 2 (février 1967), Editorial, p. 120-163, ici : p. 120. 29 Le marxiste Mahmud Amin al-‘alim (1922–2009) me raconta cette anecdote dans son bureau au Caire le 24 février 2006 sur l’influence de Sartre sur les intellectuels arabes des années 1960. Sur la perception de Sartre en tant que « conscience de l’humanité », cf., de plus, le critique culturel égyptien Gabir Asfur sur le documentaire des festivités arabes le 100ème anniversaire des intel- 275 Avec Sartre au Caire en 1967 Il y eut un autre malentendu qui, lui, eut des répercussions plus lourdes de conséquences : les Égyptiens se formalisèrent du rapport étroit entre Sartre et son accompagnateur Claude Lanzmann. Aida ash-Sharif, jadis correspondante au Caire de la revue libanaise al-adab, relate dans ses mémoires (1995), la visite de Sartre et, dans ces circonstances, du rôle présumé de Lanzmann.30 Sans détour, elle rendait Lanzmann le « Juif » responsable de l’échec de la visite. D’autres écrits arabes se plaignent également du « Juif » silencieux et apathique qui a accompagné Sartre dans son séjour égyptien. Dans les cercles des intellectuels égyptiens, cette attitude fut considérée comme « une tentative juive de sabotage ». Lorsqu’il arriva au Caire, Lanzmann était en effet morne et morose ; seulement, la raison de cela résidait dans une affaire purement privée. Sa sœur, Evelyne Rey, avait eu une relation amoureuse avec un membre du FLN. Lorsque l’on avait conféré à celui-ci des fonctions plus hautes en Algérie, elle n’avait pas pu le suivre à cause de ses origines juives. La relation s’était donc terminée et, vraisemblablement dans un état de désespoir amoureux, la sœur de Lanzmann avait mis fin à ses jours. Il est peu probable que ce drame familial ait été connu de l’opinion publique arabe. Il est cependant certain que les hôtes égyptiens perçurent Claude Lanzmann d’une telle façon qu’ils en furent exaspérés et que cela créa des difficultés lors de la réception de Sartre auprès du président égyptien. La rencontre entre Nasser et Sartre se déroula telle qu’elle avait été prévue par le protocole. Toutefois, la presse égyptienne qui, d’ordinaire, rapportait en détail les audiences auprès du président, ne publia, à cette occasion, aucune photo officielle. Les journaux arabes rendaient compte de la visite en publiant des photos de Sartre buvant du thé avec des paysans ou au milieu de travailleurs égyptiens, ainsi que des photos en pose de touriste, comme celle prise devant le sphinx avec Simone de Beauvoir. Aucune photo avec le président ne fut divulguée. Dans ses mémoires, Aida ash-Sharif explique cela de la façon suivante : « J’ouvrai le quotidien officiel et fus surprise de ne pas voir de photo de la rencontre avec Nasser. Je me rendis donc auprès du bureau relations publiques du président et, en tant que correspondante de l’al-adab, exigeai une photo de Sartre avec Nasser pour la publier dans la prochaine édition. Le collaborateur réagit fermement  : ‘Madame Aida, nous n’avons pas de photos’. ‘Comment, n’avez-vous donc pas pris de photos ?’ ‘Si’, répondait-il, ‘des photos ont été faites, mais la censure les a détruites avec l’accord du président. »31 Quelle était donc la raison de cette censure ? Toutes les images de Sartre et Nasser montraient également Claude Lanzmann, dans une position assise, les jambes croisées ; or ce détail, dans un contexte arabe, peut représenter un affront, car seules des personnes d’un même rang peuvent prendre place d’une telle façon. Au printemps 1967, Nasser était au lectuels français : « hawamish li-l-kitaba. dhikrayat sārtar » [Notes en marge. Souvenirs autour de Sartre], al-hayat, 4 janvier 2006. 30 Aida ash-Sharif, shahid rub‘ qarn [Un témoin d’un quart de siècle], p. 23-46. 31 Ibid., p. 35-37. 276 Omar Kamil zénith du pouvoir. Il représentait en effet plus que le Président de la République d’Égypte : il incarnait le projet d’une nation arabe unie. Il était l’emblème par excellence de la cause arabe. Les instances de censure craignaient le pouvoir de ces images symboliques : Nasser ne pouvait en aucun cas apparaître au même niveau d’un « rédacteur juif ».32 Cependant, ce ne furent pas seulement les malentendus interculturels qui conduisirent la réception à l’échec. Les affirmations de Sartre autour de questions politiques déçurent l’hôte arabe. Dans al-adab, Sartre avait été salué par Suhail Idris de la façon suivante : « Au nom de tous les intellectuels arabes, nous donnons la bienvenue à Sartre. Nous lui sommes également reconnaissants pour avoir choisi le Caire comme première halte de son voyage au Proche-Orient, en dépit de la propagande sioniste. Cela dit, nous nous attendons à ce que Sartre et de Beauvoir condamnent officiellement, et une bonne fois pour toutes, le sionisme en tant que mouvement impérialiste, réactionnaire et usurpateur. »33 Aussi au Caire, les hôtes avaient eu des attentes semblables. La revue hebdomadaire égyptienne al-tali’a formula celles-ci de façon moins explicite que la revue libanaise, dans la mesure où elle se borna à annoncer les thèmes que, selon ses rédacteurs, l’invité de Paris aurait dû aborder. La revue culturelle égyptienne, tout en mentionnant la philosophie, la critique, la littérature et le théâtre, se pencha tout particulièrement sur l’engagement politique de Sartre, en traçant de lui un portrait dont la « voix était parmi les premières et les plus sonores de ceux qui s’étaient engagés pour l’indépendance d’Algérie et qui condamnaient la guerre coloniale, la soumission et les méthodes brutales de torture auxquelles le peuple algérien était en butte. »34 Ainsi, il se trouvait, entre les lignes, une attitude d’attente, à peine simulée, à l’égard du penseur politique, non pas du philosophe. On espérait que le philosophe condamnerait ouvertement et expressément Israël et l’oppression des Palestiniens et, de ce fait, qu’il proscrirait formellement le colonialisme occidental dans son ensemble. Or cet espoir fut déçu. Sartre fit son apparition à l’université du Caire et tint un discours face à une audience composée de 6000 personnes, incluant l’élite intellectuelle du monde arabe au complet. Il ne mentionna ni la Palestine, ni Israël, ni le colonialisme. Au lieu de cela, il traita de « la responsabilité des intellectuels dans la société moderne ».35 Sartre avertit les présents qu’il se pencherait, durant la conférence, sur la philosophie, et qu’il ne parlerait de politique que pendant la discussion. Néanmoins, pendant le débat, très peu de place a été accordée à l’approche politique du colonialisme. Une seule question fut posée sur la Palestine. Lufti al-Khouli, dans le rôle de modérateur 32 Cf. ibid. À la demande de journalistes, le bureau de presse du président avait autorisé une photographie officielle sur laquelle le président se trouve entre Sartre et Simone de Beauvoir, tandis que Claude Lanzmann est seulement en marge de la photo. 33 Suhail Idris, « ahlan bi-sārtar wa-simun! » [Sartre et Simone, soyez les bienvenus !], p. 1. 34 Le dossier spécial : «  hiwar sārtar wa-simon di bufwar ma‘a al-fallahun, wa-l-‘ummal wa-lmuthaqqafun al-‘arab » [Sartre et Simone de Beauvoir en dialogue avec les paysans, les travailleurs et les intellectuels arabes], al-tali‘a 4 (avril 1967), Editorial, p. 117-147. 35 Ibid., p. 118. 277 Avec Sartre au Caire en 1967 de la séance, justifia cette retenue de la façon suivante : « Nous formulerons les questions concernant le conflit palestinien en une question, étant donné que toutes les questions tournent autour du même sujet. »36 C’est un certain Fathi Ahmad Ibrahim, de la faculté des lettres, qui posa la délicate question : « Par votre opinion, vous [Sartre] vous êtes mêlés à toutes les questions les plus variées concernant le mouvement de libération. À présent, vous avez visité la bande de Gaza et avez vécu les atrocités les plus méchantes et plus criminelles du colonialisme et du sionisme sous leur véritable forme. Nous savons que vous avez souffert du colonialisme produit par le nazisme allemand. Et nous savons que vous visiterez Israël à l’issue de votre visite en Égypte. Quelle est donc votre position vis-à-vis de la question palestinienne ? »37 Sartre, circonspect, répondit évasivement. Il ponctua son attitude neutre vis-à-vis du conflit et souligna les efforts qu’il entreprenait dans le but de donner la possibilité aux deux côtés d’exposer leur position face à l’opinion publique française 38 : « Tout ce que je peux dire, ce sont deux choses : premièrement, je porte une profonde sympathie à l’égard de tous les réfugiés palestiniens, qui vivent aux bords de ce pays qui, jadis, fut leur patrie, et qui vivent dans des conditions misérables et, parfois, même insupportables. Deuxièmement, je crois que les réfugiés palestiniens ont le droit de rentrer dans ce pays dans lequel ils ont vécu. »39 Sartre avait sciemment réduit son intervention à la question des réfugiés. Quant à sa position vis-à-vis du conflit arabo-israélien, il comptait l’exprimer, à la suite de son voyage en Israël, dans une édition spéciale de la revue Les Temps Modernes : « Cela [le droit au retour] est son droit et ne peut absolument pas être sujet à débat. Je ne dirai rien de plus à ce sujet. Mais je vous dis aussi pourquoi, car sinon certains poseront d’autres questions, et comment les réfugiés peuvent-ils rentrer et comment devrait-on gérer la relation entre eux et les Israéliens ? Auprès la revue des Temps Modernes, nous sommes en train en de préparer une édition spéciale qui, pour la première fois, présentera, à nos lecteurs français, les points de vue des intellectuels arabes – parmi ceux-ci seront aussi ceux qui font partie de l’OLP. Contrairement à la position 36 Ibid., p. 140. 37 Ibid. 38 Sartre s’était exprimé de façon semblable lors d’une rencontre avec des étudiants égyptiens à l’université d’Alexandria. Il parla d’existentialisme et sa position vis-à-vis du marxisme. Toutefois, lorsque les étudiants lui demandèrent son opinion sur la Palestine, il réagit avec circonspection et souligna sa méconnaissance avec le conflit. Or il promit aux étudiants qu’il aurait exprimé son opinion lorsqu’il aurait entendu les avis des deux côtés. Cf. à ce sujet Kapeliuk, Sartre in the Arab Press, New Outlook 10, 4 (1967), p. 29-30, ici: p. 30. 39 « Hiwar sārtar wa-simon di bufwar ma‘a al-fallahun, wa-l-‘ummal wa-l-muthaqqafun al-‘arab » [Sartre et Simone de Beauvoir en dialogue avec les paysans, travailleurs et intellectuels arabes], p. 140. 278 Omar Kamil israélienne, ce point de vue est, en France, à peine connu. Nous présenterons les deux opinions, celle arabe et celle israélienne, séparément l’une de l’autre et non pas en forme de dialogue, car les deux côtés se rejettent l’un l’autre. Dans ce contexte, nous ne prendrons pas la parole. Ma distance a sa raison : si je me plongeais dans ce conflit, je deviendrais partiale et je ne veux pas cela. Sur ce, je termine ! ».40 Les auditeurs égyptiens furent déçus. Sartre avait exprimé sa compassion pour la souffrance des réfugiés palestiniens, mais n’avait pas ouvertement condamné Israël. Les auditeurs arabes percevaient les vagues allusions de Sartre de telle façon qu’ils en déduisaient une possible affinité avec le côté juif. Or la déception était réciproque. À peine arrivé en Israël, Sartre se plaignit des violents ressentiments antijuifs des intellectuels arabes. Toutefois, le philosophe avait été attentif, aussi en Israël, à ne pas faire des aveux ni à donner des conseils. Seulement, il montra ici un intérêt plus grand aux constellations politiques. Avant la fin d’une utopie En juin 1967, peu avant le déclenchement de la guerre des Six Jours, fut publié le numéro spécial de la revue Les Temps Modernes avec le titre Le conflit israélo-palestinien L’édition avait pour objectif de mettre en dialogue entre eux les intellectuels israéliens et arabes. Dans l’éditorial, Sartre rendait compte des barrières qui avaient dû être réglées préalablement à la publication : « La négociation n’a pas été facile et nous avons cru plusieurs fois que cet ouvrage ne verrait jamais le jour. C’est que ni les conditions d’un dialogue ni même celles d’une discussion, si violente fût-elle, n’étaient réunies. Mais l’avis qui prévalut [...] fut que chacun ignorât l’autre parfaitement. Pas de « face à face ». Pas même de bagarre. [...] [I] l ne faut jamais oublier que ces deux groupes, qui veulent s’ignorer, s’adressent à nous, que ces auteurs nous parlent. Entre Arabes et Israéliens donc, pas de dialogue. Mais en revanche deux dialogues amorcés : Israël et l’occident, les Arabes et l’Occident ».41 Or aussi le travail concret de rédaction avait été problématique. Les auteurs arabes voulaient que leurs textes soient publiés en une unité close.42 Aussi, lorsque Sartre souhaita introduire un article de Abd ar-Razaq Abd al-Qadir, intellectuel algérien et combattant pour la liberté, ils s’y opposèrent.43 al-Qadir avait, quelques années auparavant, rédigé un 40 Ibid. 41 Jean-Paul Sartre, Pour la vérité, Les Temps Modernes : Le conflit israélo-arabe, p. 5-6. 42 Cf. à ce sujet Claude Lanzmann, Présentation, Les Temps Modernes : Le conflit israélo-arabe, p. 12-16. 43 Abdel-Kader, Le conflit judéo-arabe. Juifs et arabes face à l’avenir, Paris 1961. Al-Razak Abdel- Kader était, dans l’opinion publique arabe, une personnalité controversée. Il jouissait d’une grande estime en tant que petit-fils de Abd al-Qadir al-Jazairy, héros national des Algériens dans la lutte contre le colonialisme français au XIXe siècle. Marxiste convaincu, il épousa, jeune, une communiste juive. Il partit vivre avec elle en Israël pour lutter aux côtés des Juifs progressifs contre ses coreligionnaires arabes. Cependant, il quitta Israël au début des années 1950. En 279 Avec Sartre au Caire en 1967 livre sur les défis du conflit arabo-israélien, en invitant le mouvement national algérien à se détourner du nationalisme arabe et à s’allier, à la place de cela, aux forces socialistes d’Israël. Un problème supplémentaire fut représenté par le classement des articles de Robert Misrahi et Maxime Rodinson. Misrahi était actif dans la politique israélienne et adopta une perspective sioniste.44 Lorsque la rédaction classa son article dans la partie israélienne, les Arabes prièrent l’orientaliste Rodinson de publier son article antisioniste dans la partie arabe.45 Or Rodinson refusa ; il préféra publier son texte, qui présentait une critique à la politique israélienne, dans une autre partie, en se démarquant ainsi à la fois des blocs arabe et israélien. Finalement, les auteurs arabes donnèrent leur accord quant à la publication du numéro spécial. En publiant Le conflit israélo-arabe, Sartre avait réussi à éditer la première documentation détaillée d’auteurs juifs et arabes autour du conflit. Les articles se déploient sur presque mille pages : ils sont introduits par une préface de Sartre, intitulée Pour la vérité, suivie d’un compte rendu de Claude Lanzmann sur la naissance difficile de l’édition. Au compte rendu suivent l’article de Rodinson46 et les deux blocs : « Les points de vue arabes »47 et « Les points de vue israéliens ».48 Du point de vue du contenu, il s’avéra que les Arabes argumentaient de façon pro-arabe et nationaliste, en manifestant un dévouement à l’État et en refusant toute reconnaissance au côté israélien, tandis que certains Israéliens critiquèrent avec véhémence la politique de leur gouvernement.49 Les articles arabes avaient, comme point de départ, une approche politique commune, qui se révèle déjà dans les titres : Les revendications « bibliques » et « historiques » des sionistes sur la Palestine (auteur : Sami Hadawi), Le sionisme (Anabtawi), Israël et la paix dans le Moyen- Orient (Mohieddine), Israël, bastion de l’ impérialisme et ghetto (Al-Khouli), Israël vu par la gauche arabe (Baheidine) et Pourquoi le « non » au dialogue ? (Elsamman). Or Abdallah Laroui, diplomate marocain et professeur de philosophie, alla au-delà de l’historique du passé et du présent des deux côtés en conflit, en incluant également les Européens et leur 1954, il s’engagea dans le FLN et en fut nommé représentant en Allemagne et en Suisse. Après l’indépendance d’Algérie en 1962, il était impliqué dans des luttes de pouvoir de différentes fractions à l’intérieur du FLN. Il fut emprisonné et condamné en raison de conspiration contre le pouvoir d’État. À peine avait-il été mis en prison, il réussit à prendre la fuite pour la France. À Paris, il se détourna de plus en plus du côté arabe. En 1989, il se convertit au judaïsme. Dès lors, il s’appela Dov Golan et vécut jusqu’à sa mort, survenue en 1994, dans une petite ville, Migdal, dans le nord d’Israël. Cf. à ce sujet Michael M Laskier, Israel and Algeria amid French Colonialism and the Arab-Israeli Conflict, 1954–1978, Israeli Studies 6, 2 (2001), p. 1-32 ainsi que les journaux israéliens Davar du 2 décembre 1960 et du 7 juillet 1961, mais encore Yedi‘ot aharaonot, supplément du week-end datant du 23 décembre 1994. 44 Cf. Robert Misrahi, La coexistence ou la guerre, Les Temps Modernes, Le conflit israélo-arabe, 537-558. 45 Cf. Lanzmann, Présentation, p. 14-15. 46 Maxime Rodinson, Israël, fait colonial ?, Les Temps Modernes : Le conflit israélo-arabe. 47 Cf. Les Temps Modernes : Le conflit israélo-arabe, p. 91-367. 48 Ibid., p. 371-811. 49 Cf. la critique détaillée de l’édition spéciale in: Stone, For a New Approach to the Israeli-Arab Conflict, New York 1967. 280 Omar Kamil responsabilité historique. Dans son article, intitulé Un problème de l’Occident, Laroui explique au lecteur français ceci : « J’affirme […] que le problème en discussion n’implique pas deux adversaires mais bien trois, et que peut-être, en dernière analyse, tout dépend de ce personnage caché, véritable moteur de toute la tragédie ».50 Cette « force motrice » derrière le conflit arabo-israélien serait donc l’Europe. Laroui ne souhaitait cependant pas pratiquer une propagande antieuropéenne, mais il visait à rappeler aux Européens leur responsabilité historique vis-à-vis du conflit. Aussi, il posa une question rhétorique : pourquoi les Arabes et les Juifs s’adressent-ils aux Européens à chaque exacerbation ? D’une part, avance-t-il, parce que le sionisme est né en Europe : à la suite de la formation des États-nations en Europe ainsi que de la naissance du nationalisme et de l’antisémitisme, les juifs n’étaient plus à même de trouver une place sûre au sein de l’Europe. En outre, du fait du national-socialisme et des atrocités commises envers les Juifs, les Allemands avaient accéléré le processus de naissance d’Israël. C’est précisément pour cela que l’on s’adressait à l’Europe lors de situations de conflit en Israël : « C’est le sioniste qui commence. […] à l’Occident libéral, il jette à la figure l’affaire Dreyfus ; au démocrate, les massacres nazis et au socialiste, l’antisémitisme polonais ou soviétique. […] il faudrait essayer de voir pouvoir, chaque fois, il [l’Occident] s’est déclaré, en fait et en paroles, du côté des Juifs sionistes et non pas du côté des Arabes. Il faut bien préciser qu’il ne s’agit d’accuser personne ni de faire appel à une quelconque conspiration juive, mais simplement de comprendre comment l’histoire a noué les choses d’une telle manière et de voir s’il est possible qu’elle les dénoue un jour ».51 Cela dit, quelle était la raison pour laquelle aussi les Arabes s’adressaient constamment à l’Europe ? Pour Laroui, la question centrale n’était pas de rappeler la politique des Britanniques en Palestine pendant le mandat de 1920 à 1948. Il s’agissait plutôt de reconnaître que la naissance de la « question juive » en Europe avait eu des conséquences fâcheuses en Palestine : « […] si le Foyer national juif avait été localisé en Ouganda, il est plus que probable que les Arabes eussent montré la même incompréhension pour les intérêts des autochtones, ne se laissant guider que par la compassion pour le malheur des Juifs d’Europe. Il ne s’agit donc pas du tout de reprocher aux Européens leur révolte légitime contre les atrocités nazies, mais simplement leur rappeler qu’elle a joué un grand rôle dans le déroulement des évènements en Palestine. Les camps nazis ont eu raison des droits des Arabes, mais les Arabes n’ont pas créé les camps nazis ; c’est la vérité objective et les Occidentaux n’ont aucune raison de la nier ».52 50 Abdallah Laroui, Un problème de l’Occident, Les Temps Modernes : Le conflit israélo-arabe, p. 295. 51 Ibid., p. 298-299. 52 Ibid., p. 305. 281 Avec Sartre au Caire en 1967 Quelle attitude Sartre adopta-t-il donc ? Il chercha avant tout à créer un dialogue avec le côté arabe. Plus particulièrement, l’argumentation de Laroui l’avait impressionné : « Elle a bien mauvaise conscience, cette Gauche [en France]. Face aux problèmes que nous traitons, elle s’est toujours montrée confuse et velléitaire, à moins qu’elle n’ait donné dans un volontarisme abstrait. En France, depuis quelques jours, les évènements du Moyen-Orient ont lézardé sa belle unité toute neuve : Guy Mollet est, comme on dit ici « israélien » et M. Waldeck-Rochet « nassérien ». Et cela n’est pas dû seulement à l’ignorance mais aux divisions qui la paralysent et que nous retrouvons en nous-même. Comment pourrais-je l’en blâmer, moi qui – comme tant d’autres – ressens le conflit judéo-arabe comme un drame personnel. Comme à tous les Français qui sont assez vieux pour avoir connu l’occupation allemande et lutté contre les nazis, l’extermination systématique des Juifs ne m’est pas seulement apparue comme le résultat monstrueux de la furie hitlérienne ; j’ai vu au jour le jour, qu’elle n’aurait pas été possible en France sans la complicité tranquille de nombreux Français […] Pour tous ceux qui ont fait en ce même temps le même apprentissage, il n’est pas supportable d’imaginer qu’une collectivité juive, où qu’elle soit, quelle qu’elle soit, puisse endurer de nouveau ce calvaire et fournir des martyrs à un nouveau massacre ».53 Sartre se trouvait pleinement d’accord avec Laroui. Cela peut être la raison pour laquelle il rappelait aux Arabes que le « lien profond » des Français avec les Juifs ne les empêchait pas de montrer également « notre engagement » et « notre lien fraternel » avec les Algériens arabes dans la lutte pour l’indépendance. Néanmoins, les affirmations de Sartre révélaient le dilemme des intellectuels de la gauche européenne. Sartre donnait raison aux Arabes, lorsqu’ils avançaient que « Vous avez commis des crimes racistes en Europe, pourquoi devrions-nous payer pour vous ?».54 En même temps, il demandait aux victimes des victimes de la compréhension pour la situation concernant les intellectuels européens : « Je voulais seulement rappeler qu’il y a, chez beaucoup d’entre nous, cette détermination affective qui n’est pas, pour autant, un trait sans importance de notre subjectivité mais un effet général de circonstances historiques et parfaitement objectives que nous ne sommes pas près d’oublier. Ainsi sommes-nous allergiques à tout ce qui pourrait, de près ou de loin, ressembler à de l’antisémitisme. A quoi nombre d’arabes répondront « Nous ne sommes pas antisémites, mais anti-israéliens ». Sans doute ont-ils raison : mais peuvent-ils empêcher que ces Israéliens pour nous ne soient aussi des Juifs ? ».55 Sartre espéra en vain cette compréhension. La guerre des Six Jours en juin 1967 scella la rupture entre Sartre et les intellectuels arabes. Les conséquences de la guerre sont connues : les arabes subirent une défaite amère. Humiliés et désorientés, les intellectuels arabes cherchèrent du soutien dans leur combat contre Israël. Or Sartre faisait partie de ceux qui, 53 Jean-Paul Sartre, Pour la vérité, p. 9-10. 54 Ibid., p. 10. 55 Ibid. 282 Omar Kamil peu après le déclanchement de la guerre, avaient montré leur solidarité pour Israël.56 Suhail Idris, éditeur de al-adab, exigea une prise de position claire de la part de Sartre : « La position, des intellectuels français, à l’égard de la guerre du Proche-Orient est troublante. [...] Nous étions profondément déçus, lorsque nous apprîmes du manifeste qu’Israël était soutenu et signé par une cinquantaine d’intellectuels français, y compris Sartre et de Beauvoir. [...] Nous condamnons cette déclaration de solidarité avec Israël. [...] Nous, les intellectuels arabes, regrettons l’ambivalence qui conduit, d’une part, à condamner l’impérialisme américain et, d’autre part, à soutenir Israël comme son propre enfant. [...] Je regrette profondément d’avoir traduit et présenté, au lecteur arabe, nombre de leurs ouvrages. Nous avons perdu la confiance en eux, mais cela ne fera qu’augmenter notre foi en la lutte pour le droit arabe en Palestine. »57 Les intellectuels qui jadis avaient ovationné le Sartre opposant au colonialisme pour sa lutte engagée pour l’indépendance algérienne, ne lui accordèrent plus aucune attention.58 L’influence que Sartre avait eue sur les penseurs arabes dès la fin de la Seconde Guerre mondiale, trouva, dans la deuxième moitié des années 1960, une fin abrupte. Cependant, au-delà de toute déception, l’aliénation entre Sartre et ses admirateurs arabes de Sartre eu aussi une teneur épistémologique. Georges Rarabishi avait su en discerner la portée. Celui-ci rappela au lecteur arabe que l’interprétation erronée, de la part des intellectuels arabes, de la relation de Sartre au marxisme était principalement due au fait que le marxisme est fruit du vécu historique européen, non pas arabe. Dans ses explications, on y lit une phrase essentielle : « Sartre est le fils de l’Europe. Ses points de vue sont de trempe européenne, et Sartre lui-même le sait ».59 Cela était valable autant pour la relation de Sartre au marxisme qu’à sa relation au conflit arabo-israélien. La guerre des Six Jours en 1967 mit à découvert le dilemme perçu par Sartre : face aux deux vécus historiques, à la fois différents et tout aussi violents, l’impossibilité de les faire valoir l’un contre l’autre. L’attitude de Sartre contre le colonialisme était opposée à sa prise de position favorable au droit d’existence d’Israël. Sartre lui-même exprime cela dans sa préface de Le conflit israélo-arabe : 56 La déclaration de solidarité en langue anglaise dans Le Monde du 1er juin 1967. Cf. à ce sujet Michel Contant et Michel Rybalka (éds.), The Writings of Jean-Paul Sartre, Evanston 1974, p. 502-503. 57 Suhail Idris, « nantaziru min sārtar mawqifan wadihan! » [Nous nous attendons à une prise de position claire de la part de Sartre !]. Aussi Lufti al-Khouli qui, autrefois, était un ami de Sartre, écrivit, après coup, dans un article en 1980, sur les divergences entre eux en raison de la solidarité de Sartre avec Israël. Cf. à ce sujet al-Khouli, « hiwar ma‘a sārtar hawla al-‘idwan » [Une conversation avec Sartre sur l’agression]. 58 Lorsqu’en 1975, Idris apprit de l’aveuglement de Sartre, formula, sur un ton sarcastique, qu’une nouvelle pareille ne constituerait pas une nouveauté dans la mesure où, déjà en 1967, un « voile épais » aurait empêché aux yeux de Sartre de saisir le phénomène du sionisme. Au lieu de cela, il aurait soutenu ce phénomène et méconnu la souffrance des Palestiniens. Cf. Suhail Idris, « sārtar wa-l-‘ama » [Sartre et la cécité]. 59 Tarabishi, « sārtar wa-l-marksiyya » [Sartre et le marxisme], p. 186. 283 Avec Sartre au Caire en 1967 «  Ainsi, nous trouvons en nous des exigences rigoureuses et contradictoires – nos exigences : ‘L’impérialisme est un tout qu’il faut combattre en tout lieu et sous toutes ses formes, au Vietnam, au Venezuela, à Saint-Domingue, en Grèce et aussi dans tous ses efforts pour s’établir ou demeurer au Moyen-Orient’. – ‘L’idée que les Arabes détruisent l’État Juif et jettent ses citoyens à la mer ne peut pas se supporter un instant, sauf si je suis raciste’ ».60 La réponse de Sartre à ce dilemme fut une prise de distance, laquelle se retrouva dénuée de tout fondement avec la guerre de 1967. En signant la déclaration de solidarité envers Israël, Sartre avait clarifié sa position. Sartre, l’anticolonialiste, celui qui avait jadis soutenu la légitimation de l’usage de la violence contre l’agresseur colonial postulée par Frantz Fanon, ne pouvait pas approuver la lutte « anti-impérialiste » contre Israël. Sa décision froissa aussi les cercles anticoloniaux en France. À cet égard, la réaction de Josie Fanon, veuve de de Frantz Fanon, est paradigmatique : elle le condamna en tant que traître de l’héritage de son mari. De l’éditeur François Maspero, qui avait publié Les damnés de la terre, elle exigea de supprimer l’introduction de Sartre dans les nouvelles éditions à paraître du livre.61 La visite du philosophe français en Égypte n’avait duré que quelques jours, mais son effet se grava dans l’histoire culturelle arabe et la perception arabe de la réélaboration de l’histoire coloniale française jusqu’au présent. Un exemple en est l’attitude, vis-à-vis de Sartre, du chercheur palestino-américain Edward Saïd. Celui-ci reçut en janvier 1979 une invitation de la part de la revue Les Temps Modernes, à participer, à Paris, aux pourparlers de paix dans le conflit du Proche-Orient. L’événement eut lieu dans l’appartement de Michel Foucault. Simone de Beauvoir, Claude Lanzmann ainsi que des intellectuels israéliens, palestiniens et français étaient présents. Sartre, quant à lui, fit son apparition une heure plus tard : « When the great man finally appeared, well past the appointed time, I was shocked at how old and frail he seemed. I recall rather needlessly and idiotically introducing Foucault to him, and I also recall that Sartre was constantly surrounded, supported, prompted by a small retinue of people on whom he was totally dependent. They, in turn, had made him the main business of their lives. One was his adopted daughter who, I later learned, was his literary executor; I was told that she was of Algerian origin. Another was Pierre Victor, a former Maoist and co-publisher with Sartre of the now defunct Gauche prolétarienne ».62 Edward Saïd était déçu par Sartre. Non seulement en raison de la tutelle de Pierre Victor, mais aussi à cause du clivage entre le Sartre anticolonialiste et le Sartre pour le droit à l’existence d’Israël. En présence d’Edward Saïd, le philosophe français tint un discours visant à souligner le courage et la volonté de paix du président égyptien Anwar as-Sadat, 60 Jean-Paul Sartre, Pour la vérité, p. 11. 61 Josie Fanon, À propos de Frantz Fanon, Sartre, le racisme et les Arabes, El Modjabid, 10 juin 1967. 62 Edward Saïd, Diary, London Review of Books 22, 11 (1er juin 2000), p. 42-43, ici: p. 42. 284 Omar Kamil lequel avait visité Jérusalem en 1977 et avait offert la paix aux Israéliens. Saïd définit le discours „banal“ étant donné que Sartre parla, tel un journaliste, avec enthousiasme de Sadat  ; cependant, il ignora les questions essentielles du conflit. Il ne mentionna ni les Palestiniens, ni les troupes d’occupation, et encore moins la politique coloniale israélienne dans les territoires palestiniens. Dans celle-ci, Saïd voyait des parallèles avec le colonialisme français en Algérie. Pour Saïd, l’attitude de Sartre, favorable au sionisme, demeurait incompréhensible : « For reasons that we still cannot know for certain, Sartre did indeed remain constant in his fundamental pro-Zionism. Whether that was because he was afraid of seeming anti-semitic, or because he felt guilt about the Holocaust, or because he allowed himself no deep appreciation of the Palestinians as victims of and fighters against Israel’s injustice, or for some other reason, I shall never know ».63 Tout en connaissant pas les raisons de l’attitude pro-israélienne de Sartre, Saïd remarquait que le Sartre qui avait jadis prié à Frantz Fanon son soutien dans sa prise de position antifrançaise, ce Sartre-là, anticolonialiste radical, n’existait plus. La conclusion, pour Edward Saïd, fut nette : « Gone forever was that Sartre ».64 La position du palestino-américain Edward Saïd en rapport à Sartre est représentative pour les intellectuels arabes : ceux-ci s’intéressaient à peine au conflit de la gauche française, au poids de l’héritage historique de la persécution des juifs en Europe et à la violence coloniale en Algérie. En effet, Sartre demeurait déchiré entre l’holocauste et le colonialisme. Néanmoins, son mérite, envers les penseurs arabes, reste incontestable : l’intellectuel français leur renvoya l’image de leurs expériences de souffrance, image qui n’était toutefois pas déliée de l’expérience de l’holocauste. Sartre qui, vraisemblablement, se sentait partagé, confrontait, à la fin des années 1960, les intellectuels arabes à un défi qui était resté, jusqu’à présent, irrésolu, à savoir celui de distinguer clairement entre le pays Israël, avec lequel ils sont en conflit, et les Juifs. La réaction arabe au colonialisme et à l’holocauste fut également reconnue, cependant avec une différence essentielle par rapport à Sartre : les arabes intellectuels ne se sentaient pas, contrairement à Sartre, divisés entre la violence coloniale et l’extermination des juifs. Ils ne portaient pas en eux un sentiment de culpabilité envers les victimes de l’holocauste. Par conséquent, dans leur vision de l’Histoire, ils considéraient les juifs uniquement en tant que occupants et colonisateurs de la Palestine et omettaient le fait qu’ils avaient été des victimes des nationaux-socialistes. Pour l’œuvre de Claude Lanzmann, ces expériences ont été une source d’inspiration essentielle. Cela concerne autant le voyage de Sartre au Proche-Orient en 1967 que le difficile travail de rédaction de l’édition spéciale Le conflit israélo-arabe de la revue Les Temps Modernes. Témoin de cela n’est pas seulement la Présentation de quatre pages, mais aussi la décision de thématiser la perception des expériences de l’Histoire dans un autre média, le film. À la suite de ces expériences, Lanzmann, en effet, décida de créer son premier projet 63 Ibid., p. 43. 64 Ibid. 285 Avec Sartre au Caire en 1967 de film, Pourquoi Israël. Sur la base de ce qui a été traité ci-dessus, le renoncement au point d’interrogation dans le titre du film ne constitue en aucun cas un hasard.

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References

Zusammenfassung

27. November 1925: Claude Lanzmann wird in Paris geboren. Zu seinem 90. Geburtstag fand eine interdisziplinäre Konferenz an der Freien Universität Berlin statt. Der zweisprachige Band (dt./frz.) versammelt die Vorträge, in de­nen Wissenschaftlerinnen und Wissenschaftler das umfangreiche Lebenswerk Lanzmanns aus unterschiedlicher Perspektive und im Beisein dieses maßgeb­lichen französischen Intellektuellen und Filmemachers würdigten.