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Jan Gerber, Temps et connaissance De l’histoire de la mémoire de l’holocauste en France in:

Susanne Zepp (Ed.)

Le Regard du Siècle, page 209 - 226

Claude Lanzmann zum 90. Geburtstag

1. Edition 2017, ISBN print: 978-3-8288-3714-0, ISBN online: 978-3-8288-6847-2, https://doi.org/10.5771/9783828868472-209

Series: kommunikation & kultur, vol. 10

Tectum, Baden-Baden
Bibliographic information
209 Jan Gerber Temps et connaissance De l’histoire de la mémoire de l’holocauste en France Shoah, œuvre monumentale de Claude Lanzmann, sort en France en 1985. À ce sujet, une monographie est publiée à Paris, à l’été 1985, peu après la première, auprès des prestigieuses Éditions Fayard. Sur la couverture du livre, on lit un nom qui, au premier abord, suscite de l’étonnement : celui de Simone de Beauvoir. À l’issue de la sortie du film, l’auteure du Deuxième sexe et des Mandarins rédige un article qui, publié dans Le Monde, a vraisemblablement contribué à rendre le film célèbre.1 Il constitue la préface de ladite monographie. Le nom de la philosophe surprend non pas parce qu’elle se serait montrée désintéressée ou indifférente à l’égard de la catastrophe juive,2 bien au contraire, alors que nombre de ses compagnons de route perpétuèrent, au-delà de la fin de la guerre, l’ignorance du temps de l’Occupation, déjà en 1966 Simone de Beauvoir s’était, elle, déclarée prête à rédiger la préface de Treblinka.3 L’auteur du livre, Jean-François Steiner, né en 1938 de père juif polonais et de mère catholique française convertie au judaïsme. En France, son livre suscita un débat d’envergure.4 Le roman relate la révolte d’août 1943 à Treblinka. Celle-ci fut le premier soulèvement dans un camp d’extermination : une centaine de détenus réussirent à prendre la fuite dans les forêts environnantes ; une soixantaine d’entre eux étaient encore vivante à la fin de la guerre.5 Quant aux autres, ils furent arrêtés par les Allemands, 1 Cf. Claude Lanzmann, Le lièvre de Patagonie, Paris 2009, p. 375. 2 Au sujet de l’attitude de Simone de Beauvoir au temps de l’occupation allemande, cf. Ingrid Galster, Die Vichy-Jahre Simone de Beauvoirs. Versuch einer Neubewertung, dans Michael Einfalt et al (éd.), Intellektuelle Redlichkeit – Intégrité intellectuelle. Festschrift für Joseph Jurt, Heidelberg 2005, p. 543-553. 3 Jean-François Steiner, Treblinka, La révolte d’un camp d’extermination, Paris 1966. 4 Samuel Moyn, A Holocaust Controversy. The Treblinka Affair in Postwar France, Hanovre 2005. 5 Klaus-Peter Friedrich, Neuerscheinungen zum Vernichtungslager Treblinka (Rezension), dans Sehepunkte 10 (2010) , 13 juillet 2016. 210 Jan Gerber livrés par des paysans ou encore assassinés par des partisans auxquels ils avaient tenté de se rallier. Si le nom de Simone de Beauvoir, sur la couverture de la monographie de Shoah, suscite, rétrospectivement, de l’étonnement, c’est qu’il apparaît en décalage avec son époque. Le film de Claude Lanzmann est un symbole de l’époque à laquelle l’holocauste était déplacé des périphéries au centre de la mémoire de la Seconde Guerre mondiale. Il est également l’expression de ce développement tel qu’il l’acheminait. L’œuvre de Simone de Beauvoir est indissociable de l’ère des intellectuels (années 1950 et 1960). À cette époque, la mémoire de l’holocauste n’avait pas encore été développée ; il semblerait presque que le souvenir de l’extermination ne put commencer que lorsque le discours sur l’engagement, sorte de cri de guerre des intellectuels publics, perdit de sa force de rayonnement. La fin de l’ère des intellectuels, en France comme ailleurs, est représentée par la mort de Jean-Paul Sartre, survenue en avril 1980. Sur un plan pour ainsi dire symbolique, la mort de ce dernier coïncide temporellement avec le mouvement de l’holocauste dans la conscience collective. Savoir et comprendre Il va sans dire qu’aussi à l’ère des intellectuels, on savait ce qui s’était passé, entre 1941 et 1944, dans le dos du front de l’Est allemand : dans les pays baltes, en Ukraine, en Biélorussie, en Russie et dans les forêts et les camps de la Pologne occupée. Dans sa préface, Simone de Beauvoir relate que, après la guerre, elle et ses amis lurent de nombreux témoignages sur les ghettos et les camps d’extermination : « Nous étions bouleversés ».6 Cependant, la consternation autour du massacre collectif ne se transforma guère en une compréhension des dimensions historiques de ce dernier. Le meilleur exemple est constitué par les Réflexions sur la question juive, rédigées par Jean-Paul Sartre quelques semaines après la libération de Paris, advenue en octobre 1944.7 La première partie, le « Portrait de l’antisémite », parut en décembre 1945 dans les Temps Modernes, revue qui avait été fondée peu de temps auparavant.8 La version complète parut sous forme de livre en 1946. Le retournement du regard de Sartre des persécutés aux antisémites fut pour ainsi dire révolutionnaire. De plus, l’essai fait incontestablement partie des plus promptes réactions au massacre collectif des juifs européens. Néanmoins, les Réflexions ne sont pas un texte sur l’holocauste : à l’exception d’un bref passage concernant le retour des déportés et les « chambres à gaz de Lublin »,9 6 Simone de Beauvoir, La mémoire de l’horreur, dans Claude Lanzmann, Shoah. Préface de Simone de Beauvoir, Paris 1985, p. 9-14, ici : p. 9. 7 Au sujet de ce qui suit, cf. Enzo Traverso, Nach Auschwitz. Die Linke und die Aufarbeitung des NS-Völkermords, Köln 2000, p. 60-78. 8 Jean-Paul Sartre, Portrait de l’antisémite, Les Temps Modernes 3 (décembre 1945), p. 442-470 ; Jean-Paul Sartre, Réflexions sur la question juive, Paris 1946. Les citations qui suivent sont issues de l’édition de 1954 : Jean-Paul Sartre, Réflexions sur la question juive, Paris 1954. 9 Sartre se réfère ici au camp de la mort de Majdanek, libéré en juillet 1944 par l’Armée rouge. Ibid., p. 86. Le camp d’extermination se trouvait dans la périphérie de la ville et les nazis lui donnèrent le nom de « KL Lublin ». 211 Temps et connaissance l’extermination n’y est pas mentionnée une seule fois. À une lecture exacte, l’essai se présente moins comme une analyse de l’holocauste que comme une analyse de l’antisémitisme culturel de la IIIème République. La description sartrienne de la violence antisémite ne s’étend pas au-delà du pogrom traditionnel. «  Une foule antisémite  », écrit-il, «  croira avoir assez fait lorsqu’elle aura massacré quelques Juifs et brûlé quelques synagogues. »10 Il ne nomme pas l’inédit de l’holocauste, dont les coupables, à la différence des membres d’une meute pogrome traditionnelle, ne comptaient pas se limiter à assassiner « quelques Juifs ». Sartre ne peut pas conceptualiser la différence qualitative entre l’antisémitisme traditionnel et « l’antisémitisme rédempteur ».11 Le premier, en dépit de l’énergie meurtrière, s’appuyait encore sur la contradiction entre une menace d’extermination générale et le fait de reculer face à cette même logique, alors que l’antisémitisme rédempteur, thématisé par Saul Friedländer, passe à l’acte. À la suite de la mort de Sartre, il lui a été occasionnellement reproché que, face à Auschwitz, il aurait été seulement capable d’analyser l’affaire Dreyfus.12 Dans le geste accusateur retentissant dans la formulation de telle constatation, on méconnaît souvent que Sartre faisait partie des quelques contemporains qui, face à l’holocauste, ressentirent le besoin de prendre position. Dans l’Europe d’après-guerre, seulement une minorité s’inquiéta du destin des assassinés et des survivants dont Simone de Beauvoir parle dans la préface de Shoah. Que l’on pense aux difficultés, rencontrées par Primo Levi, à trouver, en 1947, un éditeur pour Se questo è un uomo.13 Le témoignage de Liana Millu, Il fumo di Birkenau, parut la même année, dans une édition insignifiante d’ouvrages scolaires.14 En considérant telle réalité, Sartre, préoccupé, se demande, dans ses Réflexions : « Va-t-on parler des Juifs ? Va-t-on saluer le retour des rescapés, va-t-on donner une pensée à ceux qui sont morts dans les chambres à gaz de Lublin ? »15 Sa réponse : « Pas un mot ; pas une ligne dans les quotidiens. » Or dans les reproches aux philosophes de l’engagement, on omet le fait qu’eux aussi sont inhérents au temps. Ils sont l’expression de l’époque marquée par le souvenir de la Seconde Guerre mondiale, avec l’holocauste au cœur de ce souvenir. De même, les Réflexions sur la question juive appartiennent à une époque à laquelle, très souvent, on ne distinguait pas encore entre les camps de concentration et ceux d’extermination, entre Buchenwald et Birkenau, entre Belsen et Bełżec. C’est aussi pour cela que, pendant longtemps, personne ne s’aperçut que les Réflexions ne sont pas un essai sur l’extermination des juifs européens. 10 Sartre, Réflexions sur la question juive, p. 51. 11 Saul Friedländer, L’Allemagne nazie et les Juifs. Les Années de persécution, 1933-1939, Paris 1997, p. 83-119. 12 Au sujet des débats autour des Réflexions sur la question juive et de l’attitude de Sartre envers l’antisémitisme cf. Jonathan Judaken, Jean-Paul Sartre and the Jewish Question. Anti-antisemitism and the Politics of French Intellectual, Lincoln 2006. Pour une position plus critique sur cette question : Ingrid Galster, Sartre and the Jews, Journal of Romance Studies 1, 2 (2006), p. 93-104 ; Ingrid Galster, Sartre et les juifs, Paris 2005. 13 Primo Levi, Se questo è un uomo, Turin 1947. 14 Liana Millu, Il fumo di Birkenau, Milan 1947. 15 Sartre, Réflexions sur la question juive, p. 86. 212 Jan Gerber En effet, aucun critique n’a discuté le fait que la catastrophe juive n’y est mentionnée qu’en marge  : ni en France, où est hébergée, depuis 1945, la plus grande communauté juive d’Europe, ni aux États-Unis – et ne certainement pas en Allemagne.16 Ce n’est qu’à partir de la deuxième moitié des années 1970, c’est-à-dire à la fin de l’époque marquée par Sartre, que l’on a commencé à se rendre compte des limites de son essai.17 Que l’on ne nous mécomprenne pas sur ce point : il va sans dire qu’il y eut des auteurs – de Hannah Arendt à Dwight MacDonald, en passant par Theodor W. Adorno18 –, auxquels l’holocauste se montrait, déjà à l’ère des intellectuels, dans son absurdité finie, comme une extermination pour l’extermination, comme une rupture avec toute tradition. Ces auteurs représentent cependant l’exception. Aussi leurs prises de position apparaissaient en décalage avec leur époque. C’est pourquoi Simone de Beauvoir, environ quarante ans plus tard, écrivait dans sa préface de Shoah qu’elle ne savait rien, malgré l’analyse approfondie des témoignages sur les ghettos et les camps. En faisant preuve non seulement de connaissance et d’un avis personnel, mais encore d’une autocritique dont ses alliés aussi bien que ses opposants n’étaient justement pas capables, elle affirmait : « Malgré toutes nos connaissances, l’affreuse expérience restait à distance de nous. »19 Chaque connaissance en son temps. Nombre, temps et méthode La perception bloquée de l’holocauste, à laquelle Simone de Beauvoir fait allusion dans la préface de Shoah, s’expliquait avant tout par l’événement en lui-même. Ne serait-ce que le défaut d’un motif qui obéisse à des critères rationnels rendait difficile la transformation du savoir empirique en connaissance. Ce fut surtout grâce à la combinaison de nombres, de temps et de méthode que l’holocauste se déroba à une description adéquate – et ainsi aussi à sa compréhension.20 À travers un investissement administratif considérable, entre l’automne 1941 et l’hiver 1944, un nombre extrêmement élevé de personnes fut dépisté, ghettoïsé, transporté et exterminé. Qui se penchait sur cet acte et ne comptait pas se borner à la pure représentation du déroulement administratif, initialement pas tout à fait connu, se voyait obligé de rassembler des impressions immédiates et composites du quotidien de l’horreur. Cela a été le cas, par exemple, de Charlotte Delbo, en 1946, dans Aucun de 16 Enzo Traverso, L’Histoire déchirée. Essai sur Auschwitz et les intellectuels, Paris 1997, p. 44. 17 Cf. Entretiens Jean-Paul Sartre - Arlette Elkaïm-Sartre - Benny Lévy (1978), dans Ely Ben Gal, Mardi, chez Sartre. Un Hébreu à Paris. 1967-1980, Paris 1992, p. 233-278. La deuxième édition de la revue Babylon de 1987 est représentative pour le contexte allemand. Elle est principalement dédiée aux Réflexions sur la question juive de Sartre, tout particulièrement l’article de Gertrud Koch et Martin Löw-Beer, Sartres ‘J’accuse’. Ein Gespräch mit Claude Lanzmann, Babylon 2 (1987), p. 72-79. 18 Cf. Traverso, L’Histoire déchirée. 19 De Beauvoir, La mémoire de l’horreur, p. 9. 20 Dan Diner, Gestaute Zeit, Massenvernichtung und jüdische Erzählstruktur, dans Dan Diner, Kreisläufe. Nationalsozialismus und Gedächtnis, Berlin 1995, p. 123-139, ici : p. 126-129. 213 Temps et connaissance nous ne reviendra, première partie de la trilogie Auschwitz et après.21 Ou bien, on se voyait obligé d’inclure, dans l’analyse et la description, des époques bien antérieures. C’est aussi pour cela qu’André Schwarz-Bart, dans le récit du Dernier des justes, remonte jusqu’au Moyen-Âge  ;22 à l’automne 1959, son roman sur l’holocauste déclencha, en France, un débat littéraire. C’est aussi pour cela que le point de départ des Réflexions sur la question juive de Sartre est constitué par l’affaire Dreyfus. Comme l’écrivit une fois Dan Diner, l’holocauste empiète « en raison d’un manque de structure narrative sur toute Histoire et sur toutes les histoires ayant un propre système narratif ».23 Le paysage commémoratif après 1945 fut déterminé par la Résistance antifasciste ainsi que par le martyre ; or la concentration sur ces éléments se refaisait, en dernière instance, sur le caractère épistémique de l’acte même. Ainsi, la valorisation excessive de la lutte antifasciste servait aussi à dissimuler la collaboration qui avait eu lieu en France autant qu’en Belgique, en Pologne autant qu’en Tchécoslovaquie. Un nouveau consensus social devait être créé. De plus, les littératures de la Résistance, de la détention et des martyrs permettaient, tout particulièrement en France, de compenser la mortification narcissique. Celle-ci consistait en l’« étrange défaite », le cas pour ainsi dire sans résistance de Paris, dont Marc Bloch parla peu avant qu’il ne fût exécuté par la Gestapo.24 C’est bien à partir de cette mortification narcissique que l’image nationale prit forme. En effet, mis à part les quelque cinq semaines entre le début de la bataille de France et l’occupation de Paris, le pays n’était, au mieux, que partiellement impliqué dans la Seconde Guerre mondiale.25 La résistance, le martyre et même la torture étaient, dans la perception des contemporains, bien plus commensurables que l’extermination. En vue de la survivance après 1945, l’idée d’une mort ôtée de tout sens était presque insoutenable. Jean Moulin, héros de la Résistance, envoyé en France par le Général de Gaulle dans le but de réconcilier les troupes résistantes s’étant brouillées entre elles, fut torturé à mort ; le poète tchétchène Julius 21 Charlotte Delbo, Aucun de nous ne reviendra, Genève 1965. 22 André Schwarz-Bart, Le dernier des Justes, Paris 1959. Cf. à ce propos Susanne Zepp, ‘Da war nur eine Gegenwart’. Figurationen der Zeit im französischen Roman am Ende der IV. Republik, dans Nicolas Berg, Omar Kamil et Susanne Zepp (éds.), Konstellationen. Über Geschichte, Erfahrung und Erkenntnis. Festschrift für Dan Diner zum 65. Geburtstag, Göttingen 2011, p. 383-401. 23 Diner, Gestaute Zeit, p. 127. Dan Diner a résumé ce phénomène par le terme de «  gestaute Zeit » : « Un ‘temps stagné’ signifie qu’un événement ne peut plus être décrit en tant que tel en raison d’une structure narrative détruite (statistique à la place d’une narration) – laissons de côté les processus objectifs qui procurent une impression triviale ». Ibid. 24 Marc Bloch, L’Étrange Défaite. Témoignage écrit en 1940, Paris 1946. 25 Cela précise autant le nombre des victimes qu’aussi la façon du décès : ainsi, pendant la Seconde Guerre mondiale, 360 000 de Français ont été tués  ; quatre fois moins que dans la Première Guerre mondiale. Seulement un troisième de ceux qui étaient mort entre 1940 et 1944, dans le contexte de la guerre et de l’occupation, tomba sur le champ de bataille. Pieter Lagrou, Frankreich, dans Volkhard Knigge et Norbert Frei (éds.), Verbrechen erinnern. Die Auseinandersetzung mit Holocaust und Völkermord, Munich 2002, p. 163-175, ici: p. 164. 214 Jan Gerber Fučík, dont le Conflit sous la potence était devenu un bestseller aussi en France,26 fut exécuté après plusieurs semaines de torture. De tels cas de figure, en dépit de toute l’atrocité, étaient plus faciles à assumer que les décès en masse dans les zones de mort à l’Est. Un reste d’individualité – et de sens, surtout – semblait encore subsister en eux. Moulin et Fučík avaient souffert pour leurs convictions, actions et décisions respectives. Les victimes de Birkenau, Majdanek, Treblinka, Sobibor, Bełżec, quant à elles, avaient été condamnées à une mort anonyme, non pas en raison de leurs actes individuels, mais uniquement à cause de l’appartenance qu’on leur avait attribuée à Nuremberg. La préface de Treblinka (1966) constitue vraisemblablement la première analyse de l’holocauste par Simone de Beauvoir ; or tout compte fait, aussi ce texte était encore au service du pathos de la Résistance. Dans son livre, Jean-François Steiner, qui écrivait aussi pour les Temps Modernes, la revue de Sartre, fait allusion, à maintes reprises, à la particularité du meurtre de masse des juifs européens, ainsi qu’aux différences de celui-ci avec le pogrom traditionnel. À plusieurs égards, le narrateur y rend compte notamment de la totale nouveauté de l’approche des Allemands.27 Or l’existentialisme se concentrant sur l’insurrection et les emprunts au geste héroïque, il revint constamment sur ses connaissances concernant le réel désespoir de la situation dans les ghettos et les camps. Dans une interview, abondamment citée, accordée au Nouveau Candide, l’auteur expliquait qu’avant le travail sur Treblinka, il avait souffert de la « honte d’être l’un des fils de ce peuple dont, au bout du compte six millions se sont laissé mener à l’abattoir comme des moutons ».28 À travers sa préface, Simone de Beauvoir intensifiait cette tendance du roman. L’héroïsme des insurgés, écrivait-elle, avait libéré le jeune auteur de la « honte  » en lui redonnant « sa fierté ».29 De Beauvoir se refaisait au pathos de la résistance de Steiner, sans pour autant reprendre in extenso ses interventions sur la spécificité de l’holocauste. Elle suggérait par cela qu’il y aurait eu des possibilités d’agir même dans l’enfer de Treblinka.30 Au sujet de telles représentations, Joseph Wulf, survivant de l’holocauste et cofondateur du Centre pour l’Histoire des Juifs Polonais à Paris, expliquait en 1967, dans une critique sur Treblinka, qu’il ne s’agissait pas seulement d’une perception déformée des rapports dans les camps. En se concentrant sur la Résistance, le comportement de cette grande majorité de victimes juives qui n’auraient pas osé s’insurger, parut condamnable.31 À cela s’ajoute aussi une part de fascination que l’existentialisme exerça sur de jeunes juifs tels que Jean-François Steiner, Claude Lanzmann ou Jean Améry, qui vivait en Belgique. La philosophie de la décision suggérait la capacité d’action à ceux qui, par l’effet d’un pur hasard, avaient survécu. Cette philosophie semblait les élever à des sujets de 26 Julius Fučík, Écrit sous la potence, traduit du tchèque par Yvonne et Karel Marek, préface du Prof. Ladislav Stoll, Paris 1947. 27 Steiner, Treblinka, p. 13-70, ici: p. 17. 28 Didier Daeninckx, De ‘Treblinka’ à Bordeaux, Revue d’Histoire de la Shoah 166 (1999), p. 89- 99, ici : p. 94. 29 De Beauvoir, Préface, dans Steiner, Treblinka, p. 5-9, ici : p. 6. 30 Ibid., p. 9. 31 Cf. Sebastian Voigt, Treblinka, dans Dan Diner (éd.), Enzyklopädie jüdischer Geschichte und Kultur, Stuttgart/Weimar 2015, p. 159-164, ici: p. 163. 215 Temps et connaissance l’Histoire, là où ils en avaient été l’objet. Ce qui avait paru insoutenable dans une situation où l’on ne pouvait que décider de la façon de mourir semblait ainsi devenir soutenable. En ce sens, Lanzmann expliqua rétrospectivement, en 1982, dans les Temps Modernes, que Sartre « nous a réconcilié à la fois avec la France et avec notre situation en tant que Juifs ».32 Optimisme historique et conscience de la catastrophe Lorsqu’on considère Auschwitz, notre pensée se heurte à des limites d’autant plus consolidées par le conflit Est-Ouest, presque immédiatement succédant à la Seconde Guerre mondiale. Sur la base du recueil allemand des écrits juifs de Sartre, on conclut que Sartre ne s’est pas exprimé une fois, entre 1948 et 1966, sur le massacre collectif des juifs européens, dans un cadre général. Ce n’est qu’en marge d’une interview accordée à la revue Évidences, éditée à Paris par l’American Jewish Committee en 1952, qu’il évoque le « massacre de Hitler ».33 L’interview fut donnée dans le cadre du procès Slánský, le plus grand simulacre de procès antisémite d’après-guerre. Jusqu’au début de la guerre de Corée en 1950, Sartre essaya d’éluder le conflit Est-Ouest. Or celui-ci fut si imposant que le souvenir de l’holocauste fut à nouveau neutralisé avant même que l’on ne donnât un nom à l’événement. Aussi dans ce cas, le philosophe n’était pas seul. Ce que l’on savait sur la portée et l’effet de l’extermination et que l’on avait timidement formulé dans les années de l’exil, de l’Occupation et à l’issue de la guerre, disparaissait aussi des écrits d’autres intellectuels. La guerre froide était ainsi marquée par un singulier mélange d’optimisme historique et de conscience de la catastrophe.34 Les conquêtes techniques de ces années-là, les hausses de salaire, les diminutions de temps de travail et les possibilités de consommation étendues générèrent une énorme accélération dans le domaine de la vie concrète. En même temps, lesdits facteurs contribuèrent à ce que progrès et avenir prospèrent des deux côtés du rideau de fer. En France, Georges Pompidou, l’un des intimes les plus proches de Charles de Gaulle, essaya de préparer le pays au 21ème siècle avec des voies rapides à plusieurs pistes et des bâtiments fonctionnels futuristes. Les démocraties populaires visaient à devancer et ensuite rattraper l’Occident par le moyen de plans quinquennaux. Cependant, ces espoirs prometteurs furent défiés par le potentiel des bombes atomiques des superpuissances, lequel, pendant la guerre de Corée ou la crise de Cuba, on menaçait d’effectivement déployer. Les deux courants de ce temps-là étaient autant aporétiques que reliés l’un à l’autre, et ils passèrent devant l’holocauste. Le souvenir de l’extermination des juifs européens ne s’accordait pas avec l’optimisme historique de cette époque. La fin, redoutée, du jeu nucléaire entre l’Union soviétique et les États-Unis ne permettait pas non plus de faire naître 32 Cité d’après Eva Groepler, Sartres Überlegungen zur Judenfrage, Babylon 2 (1987), p. 108-115, ici : p. 112. 33 Jean-Paul Sartre, Il n’y a plus de doctrine antisémite (interview), Évidences 23 (1952). 34 Au sujet de ce qui suit, cf. Dan Diner, Vom Stau der Zeit. Neutralisierung und Latenz zwischen Nachkrieg und Achtundsechzig, dans Hans Ulrich Gumbrecht et Florian Klinger, (éds.) Latenz. Blinde Passagiere in den Geisteswissenschaften, Göttingen 2011, p. 321-333. 216 Jan Gerber un intérêt pour la catastrophe juive qui, elle, ne remontait qu’à quelques années plus tôt. Conséquent à telle situation est le titre du texte de Jean-Paul Sartre ayant reçu le plus de considération à cette époque-là : Les communistes et la paix.35 Dans la première partie de l’ouvrage, qui parut dans les Temps Modernes peu de temps après l’interview accordée à la revue Évidences, le philosophe, après des années de prudent rapprochement, se prononçait ouvertement pour le Parti communiste français ainsi que pour l’Union soviétique. Dès lors, Sartre passa son temps dans d’innombrables voyages représentatifs, des meetings, des discours et des conférences contre une guerre menaçante.36 Parmi ceux-ci, le congrès des peuples pour la paix en décembre 1952 à Vienne n’en fut que le plus célèbre. Si l’on évoquait encore Auschwitz, cela ne se faisait tout au plus qu’au sein des opinions publiques européenne et américaine de ce temps-là, en rapport à Hiroshima et Nagasaki. Au mieux, quelques artistes et intellectuels marginaux tels que Raul Hilberg ou les collaborateurs du Centre de documentation juive contemporaine (Léon Poliakov, Joseph Billig, Lucien Steinberg etc.) parlaient encore de l’holocauste. En France, dans le cadre de débats autour du goulag, on discuta avec grande véhémence, entre la fin des années 1940 et le début des années 1950, sur la comparabilité du stalinisme et du national-socialisme.37 Or même dans ceux-ci, aucun des partisans de l’Union soviétique ne vint à l’idée d’expliquer la différence entre les deux systèmes sur la base des camps d’extermination. Dans le goulag, la survie était la règle, et ce malgré les circonstances inhumaines et la mort des détenus, mort que l’on était souvent bien plus que prêt à embrasser. Dans les camps d’extermination, par contre, la survie constituait l’exception absolue. Ce n’est qu’avec le procès Eichmann, commencé en 1961 à Jérusalem, et le procès d’Auschwitz, débuté en 1963 à Francfort, que l’extermination des juifs européens entra à nouveau dans l’horizon des contemporains. Face à l’étonnant intérêt public manifesté envers ces deux procès, apparaît en filigrane le rapport étroit entre la guerre froide et la neutralisation du souvenir de l’holocauste. Car, contrairement à ce qui est suggéré par la mémoire collective, avaient eu lieu aussi des démarches contre la participation à l’holocauste durant les quinze années suivant les procès des principaux criminels de guerre : du procès de Sobibor à Berlin-Ouest en 1950 au procès d’Ulm contre les Einsatzgruppen en 1958, en passant par les procès autour de Petržalka, intentés par les tribunaux spéciaux en Autriche. Alors que ces procédures furent à peine perçues par les contemporains de jadis, l’holocauste, au contraire, fut à nouveau l’objet de l’attention publique au début des années 1960, dans le cadre des procès d’Auschwitz et d’Eichmann. Cela s’explique aussi par le fait que la guerre froide entrait pour la première fois dans une phase de détente, immédiatement après. Les premiers pas vers une trêve du conflit Est-Ouest firent en sorte que les nouvelles sur la dernière aberration de la guerre froide ne se superposent pas au massacre collectif, contrairement à ce qu’il s’en était suivi aux procès des années fin 1940 et 1950. Elles contribuèrent à ce que l’holocauste accompagne le présent non plus comme un cadavre 35 Jean-Paul Sartre, Les communistes et la paix, Situations, VI : problèmes du marxisme, 1, Paris 1964, p. 80-384. 36 Michel Winock, Le siècle des intellectuels, Paris 1997, p. 499. 37 Cf. ibid., p. 460-470. 217 Temps et connaissance demeurant à la cave et que personne ne nomme, mais dont chacun pressent l’existence. En 1963, pendant la crise de Cuba, après que le monde s’était retrouvé au bord d’une nouvelle guerre mondiale, le fameux « téléphone rouge » avait été installé entre Washington et Moscou. Le livre de Hannah Arendt, Eichmann à Jérusalem, était paru et le procès d’Auschwitz avait été ouvert. Dans la même année, l’Union soviétique, les États-Unis et la Grande Bretagne s’engagèrent, dans le Traité d’interdiction partielle des essais nucléaires de Moscou, à ne pas procéder à des essais nucléaires dans l’air, dans l’univers et dans l’eau. De ce fait, pour la première fois, les Trois Grands signalisaient à la planète entière qu’ils visaient à empêcher l’exacerbation et l’endiguement de la course aux armements. La doctrine de la « vengeance massive » se développa dans les années 1950 et son caractère menaçant fut tempéré par le mot d’ordre de la « coexistence paisible ». À cette époque-là, après des années de silence, nombre de survivants de l’holocauste prirent le parti d’écrire sur leur expérience à Auschwitz. Pour citer un exemple, Jean Améry, originaire de Vienne, informa un collègue, en janvier 1964, qu’il était en train d’« écrire un journal d’Auschwitz reconstruit ».38 À la même époque, Jean-François Steiner débutait son travail de Treblinka. Le pathos de l’universalisme La sortie de l’holocauste de l’ombre de la guerre froide s’effectua graduellement, surtout en France. En comparaison à cela, l’attention que l’on manifesta à l’égard des procès d’Eichmann et d’Auschwitz au début des années 1960 était faible. Cela était en partie dû à la spécificité de la mémoire française. Même si l’axe essentiel de la mémoire officielle reposait sur la lutte antifasciste de la Résistance, la mémoire française desdites années noires avait en effet un caractère intégratif.39 Contrairement à la République démocratique allemande, aux Pays-Bas ou à la Belgique, les survivants de l’holocauste ne furent pas exclus de la mémoire nationale. Même si la spécificité de l’holocauste était méconnue, le destin des Juifs était considéré comme partie intégrante du martyre national. L’Univers concentrationnaire,40 décrit en 1946 par David Rousset, ancien détenu de Buchenwald, s’est presque complètement fondu, dans le souvenir, avec la mémoire de la Résistance. En dernière analyse, cet ouvrage incluait aussi les juifs locaux.41 Ces derniers étant représentés au sein du paysage commémoratif français, la grande communauté juive du pays non plus, pendant longtemps, ne se montra pas véritablement intéressée à remettre en question les rituels commémoratifs répandus jusqu’à ce moment-là.42 Cette intégration des victimes de l’holocauste dans la communauté antifasciste nationale était vraisemblablement due en particulier à l’idée d’humanité relevant de la Révolution française, qui atteint son apogée dans l’égalité civique en 1791. Robert Antelme, an- 38 Cité d’après Irene Heidelberger-Leonard, Jean Améry. Revolte in der Resignation : Biographie, Stuttgart 2004, p. 193. 39 À ce propos et au sujet de ce qui suit, cf. Lagrou, Frankreich, p. 171 et pages suivantes. 40 David Rousset, L’univers concentrationnaire, Paris 1946. 41 Lagrou, Frankreich, p. 171 et pages suivantes, p. 167. 42 Ibid., p. 173 et pages suivantes. 218 Jan Gerber cien détenu de Buchenwald, ainsi que sa femme d’alors, Marguerite Duras, s’identifiaient profondément avec les victimes. Or Antelme, en 1947, écrivit dans son livre L’Espèce humaine, que les Allemands n’avaient pas réussi à briser l’« unité de l’humanité ».43 Par cette affirmation se percevait moins de la certitude que du pathos de la rébellion. Toutefois, de telles conceptions étaient très répandues. Le rayonnement de l’universalisme a dû être la raison fondamentale pour laquelle de nombreux anciens combattants de la Résistance, tels que David Rousset, ancien codétenu d’Antelme, s’opposèrent à Jean-François Steiner dans l’affaire de Treblinka. En se penchant sur les procédés dans les camps d’extermination, le jeune auteur fit ressortir les différences entre les groupes de victimes du national-socialisme. De cette façon, il critiquait, malgré lui, l’idée antifasciste d’une unité de genre – et aussi de souffrance.44 Or d’une certaine façon, l’intégration des juifs dans la communauté de mémoire nationale était aussi due au caractère même de la Résistance. Autant chez les communistes que chez les gaullistes, qui déterminèrent ensemble la pensée française pendant longtemps, les limites entre la persécution politique et la persécution due à l’origine étaient souvent floues. Claude Lanzmann adhéra à l’opposition communiste en 1943 à Clermont- Ferrand ; Armand, son père, lutta dans les Mouvements unis de la Résistance, dirigés par Jean Moulin. Ils ne constituaient en aucun cas une exception. Les juifs, surtout pendant les premiers mois de l’occupation allemande, durant lesquels le Parti communiste resta inactif en raison du pacte germano-soviétique, furent le « moteur  » de la Résistance,45 comme Georges Zéphara le constatait peu après la fin de la guerre. Les mesures antisémites furent promulguées peu après l’invasion de la Wehrmacht ; dans cette phase, celles-ci rendirent les juifs plus réceptifs aux démarches de recrutement que les nombreux Français non-juifs qui avaient, tout d’abord, essayé maintes fois de s’arranger avec les occupants.46 Aussi lorsque les communistes, à l’issue de l’attaque allemande à l’Union soviétique, commencèrent les combats de la Résistance, ceux-ci n’étaient pas rarement menés par des juifs originaires de l’Europe centrale et orientale, qui avaient émigré en France dans l’entredeux-guerres. L’organisation des FTP-MOI (Francs-tireurs et partisans – main d’œuvre immigrée), c’est-à-dire des immigrés de la Résistance communiste, était l’un des plus actifs regroupements de la Résistance. S’y étaient rassemblés des communistes juifs et non-juifs de Pologne, d’Hongrie, de Roumanie, d’Italie et de Tchécoslovaquie ; une partie de ceuxci avait également combattu dans la guerre civile en Espagne. Après la guerre, le parti communiste s’efforça, avant tout, de dissimuler la forte participation à la lutte de la Résistance de la part de non-Français. En France, le parti communiste s’était toujours considéré bien plus français que communiste. En 1953, le poète Louis Aragon veilla à ce que les noms à consonance juive orientale soient francisés. Ceux-ci 43 Robert Antelme, L’Espèce humaine, Paris 1947. 44 Moyn, A Holocaust Controversy, p. 63. 45 Cité d’après René Poznanski, Résistance, dans Dan Diner (éd.), Enzyklopädie jüdischer Geschichte und Kultur, Stuttgart/Weimar  2014, p. 190-196, ici : p. 191. 46 Ibid., p. 192. 219 Temps et connaissance devaient paraître dans un recueil de littérature de la Résistance.47 Ainsi, Adam Kowalski se transforma en Marcel Chevalier.48 On ne pouvait nier la contribution, à la Résistance, de juifs étrangers autant que celle d’étrangers dans son ensemble. Un grand nombre de Français avaient vu la fameuse « affiche rouge » : celle-ci avait été collée par les Allemands et leurs collaborateurs au printemps 1944, par milliers de copies. L’affiche montrait, sur le fond, dix membres des FTP-MOI, attachés qui, par la suite, furent exécutés. Leurs noms de famille, tous à consonance étrangère, ainsi que leur origine avaient été imprimés sous les portraits. L’affiche indiquait qu’il s’agissait d’un communiste italien, d’un Arménien, d’un Espagnol « rouge », de quatre Polonais et de deux juifs hongrois. En indiquant les noms de famille ainsi que l’origine des exécutés, la Gestapo visait à représenter des combattants non-français et, par cela, à rendre plus difficile l’identification des lecteurs avec la Résistance. Dans la deuxième moitié des années 1950, aussi le PCF veilla enfin à ce que l’on salue la participation d’étrangers à la Résistance. Cela se fit à l’instigation de Louis Aragon, lequel, par ailleurs, en 1953, avait fait d’Adam Kowalski, Marcel Chevalier. À l’issue du 20ème congrès du parti de la KPdSU en 1956, il écrivit, à l’instigation de Claude Lévy, membre des FTP-MOI, le fameux poème L’Affiche rouge, avec lequel il rendait hommage aux exécutés.49 Dans la mise en musique de Léo Ferré, il devint une chanson vendue par millions. Les membres du groupe appelé l’Affiche rouge, à savoir du comité de la Résistance autour de l’Arménien Missak Manouchian, furent exécutés non pas en raison de leur origine, mais à cause de leur lutte contre l’opposition allemande. L’agencement de base de la mémoire subsistait. Dans ce sens, Aragon écrivait : « Morts pour la France ». National-socialisme et colonialisme Si, en France, l’holocauste ne sortit de l’ombre de la guerre froide que de façon hésitante, cela a aussi une autre raison. Alors que, dès le début des années 1960, la politique de détente procura du répit aux pays, la France fut secouée par d’autres conflits. Déjà depuis le retour au pouvoir de Charles de Gaulle en 1958, Paris avait véritablement essayé de se soustraire à la logique de la lutte entre les systèmes. La retraite progressive de l’OTAN fut préparée à partir de ce moment-là. L’organisation de la Force de frappe, les Forces armées françaises pour l’emploi de ses armes nucléaires, visait notamment à diminuer la dépendance des États-Unis et de s’établir en tant que troisième puissance entre les blocs. Les luttes fondamentales, qui se déroulèrent en France à la fin des années 1950 et au début des années 1960, se présentaient de façon transversale par rapport au front de la guerre froide. Ces luttes étaient en rapport direct avec le processus de décolonisation, dans le sillage duquel aussi le Général de Gaulle était retourné au Palais de l’Élysée. 47 Jürg Altwegg, Die langen Schatten von Vichy. Frankreich, Deutschland und die Rückkehr des Verdrängten, Munich/Vienne 1998, p. 78. 48 Elfriede Müller et Alexander Ruoff, Histoire noire. Geschichtsschreibung im französischen Kriminalroman nach 1968, Bielefeld 2007, p. 242. 49 Cf. ibid. 220 Jan Gerber Ce fut en particulier la guerre d’Algérie, menée militairement jusqu’en 1962 et idéologiquement jusqu’à l’amnistie des putschistes en 1968, contribua à ce qu’au centre des discussions contemporaines françaises sur le national-socialisme soit moins l’extermination que la torture.50 Cela s’explique par le fait qu’au cours des luttes commencées en 1954 au Maghreb, qui menèrent la France au bord de la guerre civile, le côté français fit excessivement recours à la torture. Le large débat mené autour de la guerre en Afrique du Nord fut notamment une analyse des mauvais traitements dans les prisons et les villas reconverties des paras et des services secrets  : Jean-Paul Sartre écrivit la préface du célèbre compte rendu d’Henri Alleg sur la torture à El Biar, La Question ; Claude Lanzmann publia, dans les Temps Modernes, un essai dans lequel il démontrait, sur la base de témoignages, que des membres réels et supposés du FLN avaient été torturés non seulement en Algérie, mais aussi en France.51 La vie publique de la IVème République fut marquée, dans une certaine mesure, par les classements politiques et moraux de la Seconde Guerre mondiale ; or ceux-ci étaient abrogés en Algérie, et cela suscita un certain désarroi. Quelques anciens combattants de la Résistance protestèrent contre la façon dont était menée la guerre au Maghreb : le général de brigade Jacques de Bollardière, qui avait été parachuté en 1944 dans les Ardennes pour épauler le maquis, critiqua publiquement la torture en Algérie. Il se fit en outre relever de son poste de commandant de deux brigades dans les montagnes de l’Atlas. Or aussi les hommes politiques Guy Mollet, Maurice Bourgès-Maunoury et Félix Gaillard, sous les gouvernements desquels l’armée, en Afrique du Nord, fut investie des pleins pouvoirs, et ce d’une façon de plus en plus notable, s’étaient battus contre les Allemands au temps de l’Occupation. Il en était de même pour la plupart des officiers supérieurs stationnés au Maghreb. Ces anciens combattants de la liberté intervinrent non seulement en tant qu’opposants aux revendications algériennes d’indépendance, mais encore firent recours aux méthodes d’interrogatoire, auxquelles beaucoup d’entre eux, à peine dix ans auparavant, avaient été exposés, après avoir été arrêtés par la Gestapo. En même temps, ils se trouvaient dans un même front avec des anciens collaborateurs ou des jeunes sympathisants de Pétain, tels que Jean-Marie Le Pen, qui était entré dans l’Assemblée nationale en 1956 comme député poujadiste. Le Pen, qui avait combattu en Algérie, fonda en 1972 le Front national, le parti populiste de droite. Il défendit une position ferme en matière de luttes contre le FLN et, au début des années 1960, justifia formellement son implication à l’égard des pratiques de torture.52 50 Au sujet de ce qui suit ainsi qu’en rapport à la torture et l’extermination et à l’aveuglement à travers la guerre d’Algérie dans son ensemble, cf. Dan Diner, Verschobene Erinnerung : Jean Amérys ‘Die Tortur’ wiedergelesen, Mittelweg 36, 2 (2012), p. 21-27. 51 Jean-Paul Sartre, Une victoire, dans Jean-Paul Sartre, Situations, V : colonialisme et néo-colonialisme, Paris 1964, p. 72-88 ; Claude Lanzmann, L’humaniste et ses chiens, dans Claude Lanzmann, La tombe du divin plongeur, Paris 2014, p. 363-381. Le texte est paru pour la première fois dans les Temps Modernes 180 (1961). 52 Cf. Folteropfer : Le Pen hat mich geschlagen , in: Frankfurter Allgemeine Zeitung, 3 juin 2002 , 8 août 2016. 221 Temps et connaissance C’était ce mélange dû à la proximité temporelle entre l’engagement en Algérie et la Seconde Guerre mondiale, l’indignation morale envers les mauvais traitements et la confusion politique provoquée par les innombrables apories de la guerre au Maghreb, qui engendra de constantes comparaisons entre la doctrine française et le national-socialisme. Les défenseurs du FLN autour de Francis Jeanson, ancien secrétaire de Jean-Paul Sartre, s’appelèrent la Jeune Résistance, en référence à la résistance contre les occupants allemands. Sartre même écrivit, en 1958, dans sa préface de La Question d’Henri Alleg, qu’Hitler « n’était qu’un précurseur ».53 À la suite de la Détente, Auschwitz commençait à sortir de l’ombre du souvenir de la Résistance antifasciste – et ce à plusieurs reprises, et pour autant non moins timidement ; or dans un tel moment, on évoquait, en France, un autre souvenir du national-socialisme qui, lui, couvrait l’holocauste. La fin de l’optimisme historique Ce n’est qu’au début des années 1970 que ce blocage commença à se détendre. Le dualisme idéologique de la guerre froide recommença en 1973, lors de la première crise du pétrole. L’« âge d’or du capitalisme » (Eric Hobsbawm) touchait à sa fin ; le discours de futur et de progrès disparaissait de l’ordre du jour. Ainsi s’affaiblissait aussi cet optimisme qui avait contribué à neutraliser le souvenir de l’holocauste et, simultanément, était compromise l’idée universaliste d’une unité de genre, constamment, quant à elle, étroitement reliée à la notion de progrès. Alors que la marche victorieuse des idées particularistes commençait, on attribua un nouveau sens à des catégories telles que culture, origine et ethnicité, que l’on croyait transmises de générations précédentes. Les notions d’identité et de différence devinrent des mots à la mode. Les réactions à la guerre des Six Jours avaient favorisé cette retraite de l’universalisme vis-à-vis de l’holocauste. Jusqu’à ce moment-là, au niveau politique, nombre de juifs fran- çais penchaient plutôt pour la gauche que pour le conservatisme. Or aussi les socialistes, communistes et libéraux de gauche n’ont jamais été complètement exempts de ressentiments antijuifs. En effet, déjà durant l’affaire Dreyfus, le milieu originaire de l’ère des intellectuels, des militants de l’extrême gauche, proches de Jules Guesde, avaient refusé de prendre parti pour le capitaine accusé à tort. D’une perspective nourrie de clichés antijuifs, il aurait été un représentant de la bourgeoisie. Édouard Drumont, Maurice Barrès et autres antidreyfusards prirent position contre l’émancipation des juifs avec une véhémence que les invectives de gauche avaient cependant fait paraître moins menaçante. D’éminents socialistes et réformateurs sociaux tels que Jean Jaurès, Émile Zola et Alexandre Millerand ayant fait partie des défenseurs les plus engagés de Dreyfus, la gauche était apparue telle une alliée naturelle des juifs. Au cours du temps, cette notion entraîna maintes fois des répercussions négatives.54 Elle ne pouvait plus être maintenue, au plus tard depuis la guerre des Six Jours. Si, jusqu’à 53 Sartre, Une victoire, p. 79. 54 Le procès Slánský de 1952 à Prague a été tout particulièrement suivi de près en France. Cela s’explique aussi par la présence, au procès, d’Artur London. Avec celui-ci, un ancien membre des 222 Jan Gerber ce moment-là, ce furent surtout les cercles proches de Moscou qui avaient soutenu des positions farouchement anti-israéliennes, désormais, presque toute la gauche tourna casaque. Tel que Léon Poliakov, consterné, l’expliquait en 1969, dans son essai De l’antisionisme à l’antisémitisme, le camp hostile à Israël en France comprenait « le pouvoir, le parti communiste, un vaste secteur de la gauche, notamment les minorités agissantes de l’université, et les derniers de la race blanche et aryenne. »55 Jean-Paul Sartre, qui avait terminé son fameux voyage au Proche-Orient peu avant le déclanchement de la guerre, faisait partie des quelques exceptions  : il se montra prêt à signer une pétition pour Israël, même si, comme Claude Lanzmann le rappelle, avec un enthousiasme mesuré.56 Souvent, les outrages verbaux, documentés par Poliakov, de nombre d’autres représentants de la gauche se distinguaient à peine des invectives de la droite.57 Ils s’accompagnaient souvent de doutes concernant la loyauté civique des juifs français. Les résultats obtenus en Pologne renforçaient l’impression que le fil ayant relié de nombreux juifs à la gauche jusqu’à ce moment-là, avait été coupé.58 À l’issue de la guerre des Six Jours, le Parti communiste de la République populaire avait initié une campagne antisémite. Dans ce cadre, les juifs polonais furent discrédités au niveau national  ; ils furent considérés avec méfiance.59 Crainte de persécution, quelque 20 000 d’entre eux quittèrent le pays. Une grande partie émigra à Paris, ville qui devint, depuis Joachim Lelewel, le lieu d’exil traditionnel pour les dissidents polonais. À l’issue de ces événements, nombre de juifs français se détournèrent progressivement de la gauche. Le maoïste Pierre Victor, avec lequel, encore au début des années 1970, Jean- Paul Sartre avait eu des conversations sur les devoirs révolutionnaires des intellectuels,60 n’était pas le seul qui retrouvait le chemin du judaïsme. Il abandonna son pseudonyme prolétarien et usait à nouveau son nom de baptême, Benny Lévy. Il devint le secrétaire privé de Sartre et contribua à ce que le philosophe se penche sérieusement sur la tradition juive.61 L’idée d’un lien naturel entre les juifs français et la gauche se délabrant, aussi le FTP-MOI qui, de plus, était parent avec un membre de premier plan du PCF se présentait en justice. Cela avait profondément ébranlé nombre de membres juifs ainsi que de sympathisants du parti. Cf. Tony Judt, Past Imperfect. French Intellectuals 1944–1956, New York 1992. 55 Léon Poliakov, De l’antisionisme à l’antisémitisme, Paris 1969, p. 133. Cependant, dans l’avantpropos, Poliakov relativise en partie son affirmation. Il écrit que l’opinion française est, « dans son ensemble, pro-israélienne », en dépit des nombreuses invectives antisionistes. 56 Lanzmann, Le lièvre de Patagonie, p. 562. 57 Cf. Poliakov, De l’antisionisme à l’antisémitisme, p.133. Cf. aussi Raymond Aron, De Gaulle, Israël et les Juifs, Paris 1968. 58 Cf. Lagrou, Frankreich, p. 174. 59 Cf. David Kowalski, Polnische Politik und jüdische Zugehörigkeit. Die frühe Oppositionsbewegung und das Jahr 1968, Jahrbuch des Simon-Dubnow-Instituts/Simon Dubnow Institute Yearbook 13 (2014), p. 525-548. 60 Jean-Paul Sartre, Philippe Gavi, Pierre Victor, On a raison de se révolter. Discussions, Paris 1974. 61 En même temps, Sartre relativisait l’affirmation indiquée dans les Réflexions sur la question juive, selon laquelle les juifs auraient été créés uniquement par les antisémites. Cf. l’« unité de la réalité juive », dans Jean-Paul Sartre et Benny Lévy, L’espoir maintenant. Les entretiens de 223 Temps et connaissance pathos intégratif de la Résistance finit par perdre de sa force de persuasion. Au vu des attaques antisémites successives à la guerre des Six Jours, de nombreuses victimes du nationalsocialisme, d’ascendance juive, ne se sentaient plus adéquatement représentées par la figure iconique du martyr, par laquelle la mémoire de l’Occupation avait été marquée jusqu’à ce moment-là.62 À cela s’ajoutaient d’autres facteurs tels que la montée concomitante de la politique identitaire, la reconnaissance manifestée envers l’articulation de souvenirs collectifs distincts, et la condamnation, grandissante, des métarécits. Ainsi commença enfin à se développer au cours des années 1970, à un plus large niveau, une conscience des dimensions particulières de l’holocauste en tant que crime explicitement commis contre les juifs. Épilogue En mai 1987, presque exactement deux ans après la première de Shoah, fut ouvert à Lyon le procès contre Klaus Barbie, l’ancien chef de la Gestapo de la ville. Cette procédure était l’expression d’une nouvelle valeur que l’on attribuait, dans le paysage commémoratif français, à l’extermination des juifs européens. Après la guerre, alors que Barbie avait débarqué, en suivant la dénommée «  route des rats  », en Bolivie, en France avait-il été condamné à mort en son absence à trois reprises. Au centre des accusations de 1947, 1952 et 1954, était sa façon d’agir contre la Résistance antifasciste. En effet, ce fut Barbie qui, en 1943, tortura à mort Jean Moulin, héros de la Résistance. Le « boucher de Lyon », surnom que l’on avait bientôt donné à l’homme de la Gestapo, fut extradé de Bolivie au début des années 1980. À la suite de cela, le ministère public français se concentra sur la participation de celui-ci à la déportation des juifs en camp d’extermination. Klaus Barbie est le premier, en France, à avoir été inculpé de crime contre l’humanité, à savoir de faits ayant été inscrits dans la législation internationale en 1945, en vue des procès de Nuremberg. Ainsi furent évités les délais de prescription concernant d’autres délits. Cependant, le procès Barbie ne faisait pas seulement foi de l’holocauste en tant qu’événement principal du national-socialisme, tel que Claude Lanzmann l’écrivit dans la deuxième moitié des années 1970.63 Par ce procès, aussi la précarité de telle révélation devenait manifeste, précarité qui se profilait déjà à l’énonciation du nom de l’avocat de Barbie. Contrairement aux attentes, ce dernier ne fut pas défendu par un sympathisant de Vichy, mais par un éminent représentant de la gauche ; plus précisément, par une icône de la lutte anticoloniale. Jacques Vergès, fils d’un Français et d’une Vietnamienne, né en Asie du Sud, avait combattu, dans sa jeunesse, contre les puissances de l’Axe, aux côtés de la France libre. Pendant la guerre d’Algérie, il défendait le Front de libération nationale. Il réussit à empêcher l’exécution Djamila Bouhired, qui avait été inculpée d’un attentat 1980, Paris 1991, p. 71. Y sont relatées les dernières conversations entre Sartre et Lévy. Au sein du cercle autour de Sartre, ces discussions suscitèrent de l’indignation. Lévy aurait manipulé le vieux philosophe. Au sujet de ces débats, cf. Bernard-Henri Lévy, Le siècle de Sartre, Paris 2000, p. 629-663. 62 Cf. Lagrou, Frankreich, p. 174. 63 Claude Lanzmann, De l’Holocauste à Holocauste ou comment s’en débarrasser, dans Claude Lanzmann, La tombe du divin plongeur, p. 498-514, ici : p. 508. 224 Jan Gerber à la bombe ; il fit apparition en tant que défenseur dans le retentissant procès contre les partisans du FLN autour de Francis Jeanson, auquel aussi Claude Lanzmann avait été cité à comparaître comme témoin. L’intervention de Vergès dans le procès Barbie se distingua clairement des stratégies d’assistance d’avocat relatives aux autres procédures contre les criminels nazis. Certes, lui aussi, à la défense de client, fit recours aux circonstances atténuantes telles que l’état sous contrainte (Befehlsnotstand) ou la mesure exceptionnelle de la guerre à la défense de son mandant. Cependant, dans ses plaidoiries, il parla plus des crimes des régimes coloniaux européens que des monstrueux crimes de Barbie. Selon le bilan de Vergès, le colonialisme aurait été bien pire que le national-socialisme.64 De plus, les Allemands auraient commis moins de crimes en France que les Français en Algérie.65 Dans le sens de ces accusations, Vergès et ses autres avocats, le Congolais Jean-Martin M’Bemba et l’Algérien Nabi Bonaita, faisaient apparition, pendant le procès, non pas en tant que défenseurs de son mandant, mais en tant qu’accusateurs de l’Occident. Avec cette stratégie de défense, littéralement postcoloniale, il devait être dénié à la France le droit moral de traduire en justice Klaus Barbie. Ladite stratégie s’expliquait probablement aussi par l’indignation due à ceci, que la métropole des droits de l’homme avait mené une guerre coloniale féroce en Indochine et Algérie. Or la relativisation de l’holocauste de la part de Vergès constituait également un résultat de ce développement qui, paradoxalement, avait provoqué la sortie de l’extermination de la sphère d’influence de la Résistance depuis le début des années 1970. Il s’agit du retour au particularisme, qui avait fait réaliser que l’holocauste était un crime commis explicitement contre les juifs. Or en raison de la force de résistance de l’universalisme, telle vision se reliait à la conclusion selon laquelle l’extermination avait été un délit universel, à savoir un crime qui, comme l’a écrit un jour Dan Diner, a été « effectué envers l’humanité par le biais de l’extermination d’un groupe en particulier, celui des juifs ».66 En d’autres mots, la compréhension épistémique de l’holocauste a été le produit d’une période transitoire, dans laquelle les nouveaux particularismes n’avaient pas complètement contraint les idées universalistes à la défensive. La stratégie de défense de Jacques Vergès dans le procès Barbie avait en partie rencontré de l’approbation,67 expression d’une retraite supplémentaire de l’universalisme. L’idée, constamment précaire, d’une humanité reculait de plus en plus clairement derrière l’idée d’angles, de perspectives et de récits culturels différents. Or la conséquence de cela était que cette conscience universelle du crime commis envers les juifs européens, à peine née, 64 Au sujet de cette stratégie, des attaques concomitantes de Vergès à la Résistance et au procès Barbie dans son ensemble, cf. Alain Finkielkraut, La Mémoire vaine. Du crime contre l‘humanité, Paris 1989; Roger de Weck, Schweigen vor dem Leid der Opfer, Die Zeit, 8 juillet 1987 , 8 août 2016. 65 Cité d’après de Weck, Schweigen vor dem Leid der Opfer. 66 Diner, Gegenläufige Gedächtnisse. Über Geltung und Wirkung des Holocaust, Göttingen 2007, p. 37. Au sujet du caractère épistémique de l’holocauste, cf. ibid., p. 13-41 ; Lanzmann, De l’Holocauste à Holocauste ou comment s’en débarrasser. 67 Cf. les exemples chez Finkielkraut, La Mémoire vaine. Du crime contre l’humanité, p. 63-66 ; 112. 225 Temps et connaissance se résorbait à nouveau.68 L’holocauste commença ainsi à apparaître à nouveau comme un forfait parmi d’autres. Or cette fois-ci, il apparaissait en tant qu’obligation intrinsèque de l’Occident, en tant qu’affaire juive ou comme question concernant les minorités nationale, ethnique et religieuse. Connaissance et conscience de l’extermination des juifs européens telles que Simone de Beauvoir les avait décrites pour les années 1950 et 1960, s’écartaient à nouveau. 68 Toutefois, il n’y a pas grand-chose à s’attendre des batailles de retraite de l’universalisme. Car, dans un contexte où une universalisation de l’holocauste et, sur la base de celle-ci, une morale des droits de l’homme sont exigées, l’extermination des juifs européens devient bien trop souvent le chiffre de toutes les sortes d’intolérance, de persécution et de meurtre de masse. La mémoire de l’holocauste perd ainsi ses dimensions historiques, à savoir la conscience du contexte temporel et spatial, des actions et des victimes. Cf., à ce propos, Daniel Levy et Natan Sznaider, Erinnerung im globalen Zeitalter. Der Holocaust, Francfort-sur-le-Main 2001. Pour un point de vue critique, cf. Diner, Gegenläufige Gedächtnisse, p. 116.

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References

Zusammenfassung

27. November 1925: Claude Lanzmann wird in Paris geboren. Zu seinem 90. Geburtstag fand eine interdisziplinäre Konferenz an der Freien Universität Berlin statt. Der zweisprachige Band (dt./frz.) versammelt die Vorträge, in de­nen Wissenschaftlerinnen und Wissenschaftler das umfangreiche Lebenswerk Lanzmanns aus unterschiedlicher Perspektive und im Beisein dieses maßgeb­lichen französischen Intellektuellen und Filmemachers würdigten.