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H. E. Philippe Etienne, Discours en l’honneur de Claude Lanzmannpour ses 90 ans in:

Susanne Zepp (Ed.)

Le Regard du Siècle, page 17 - 20

Claude Lanzmann zum 90. Geburtstag

1. Edition 2017, ISBN print: 978-3-8288-3714-0, ISBN online: 978-3-8288-6847-2, https://doi.org/10.5771/9783828868472-17

Series: kommunikation & kultur, vol. 10

Tectum, Baden-Baden
Bibliographic information
17 H. E. Philippe Etienne (Ambassadeur de la République française en Allemagne) Discours en l’honneur de Claude Lanzmann pour ses 90 ans Monsieur le président de l’Université libre de Berlin, Mesdames et Messieurs, Cher Claude Lanzmann, C’est un plaisir de prononcer quelques mots à votre endroit à l’occasion de votre 90e anniversaire, un plaisir et un honneur car vous êtes un grand Français, un grand humaniste, une personnalité hors pair du cinéma fran- çais en même temps qu’une grande figure intellectuelle de notre temps. Vous avez toujours été là où l’Histoire s’écrivait. Vous avez placé votre vie sous le signe du combat. En 1943, à l’âge de 18 ans, vous êtes alors au lycée Blaise-Pascal de Clermont-Ferrand et vous entrez en résistance en transportant des armes avec l’aide du parti communiste. En prenant le maquis, vous échappez à la Gestapo. Vous auriez pu haïr l’Allemagne, ce pays qui s’est donné au nazisme, qui a avili l’Europe et que vous avez combattu. Et pourtant, dépassant tout sentiment de haine ou de ressentiment, vous décidez, sur les conseils de votre ami Michel Tournier, d’aller poursuivre vos études à l’université de Tübin- 18 H. E. Philippe Etienne gen en 1947 afin, dites-vous, de « voir les Allemands en civil ». Puis vient votre fameux séjour à l’Université libre de Berlin en 1948. A nouveau, vous êtes exactement là où l’Histoire s’écrit. En effet, vous arrivez à Berlin en plein blocus soviétique. C’est d’ailleurs un bombardier américain qui vous transporte à Berlin, et qui se pose à l’aéroport de Tempelhof construit par les nazis. De là viendra d’ailleurs votre passion pour l’aviation. D’emblée, vous êtes confronté au Berlin en ruines, qui vous marquera durablement. En 1948, vous êtes donc lecteur à la Freie Universität de Berlin, qui vient tout juste d’être fondée en secteur américain. Les cours que vous donnez, sur Stendhal ou sur Sartre, rencontrent un écho très important auprès de la communauté étudiante. Alors que vous n’avez que 23 ans, vous avez profondément marqué une génération d’étudiants, et vous-mêmes, en retour, avez été marqué par cette expérience pédagogique unique. Mais le combat continue. La publication de deux articles en 1949 sur la faiblesse de la dénazification au sein de l’université vous vaut de quitter vos fonctions officielles. Vous êtes l’un des tout premiers à dénoncer l’absence de dénazification mais l’Allemagne n’est pas encore prête à entendre votre critique. Berlin laisse en vous une empreinte profonde, dont vous témoignerez en 2003, dans un numéro des Temps modernes consacré à « Berlin mémoires » : « Berlin était une ville sans pareille, car on pouvait à travers le paysage urbain lire tout le passé de notre temps, appréhender, comme dans des coupes géologiques, ses différentes strates - le Berlin impérial, le Berlin wilhelminien, le Berlin nazi, le Berlin rouge, communiste - qui coexistent, se conjuguent, se fondent en quelque chose d’unique pour l’histoire du XXe siècle, qui est Berlin ». Votre curiosité pour l’Allemagne ne se tarit pas. A l’automne 1949, vous entrez clandestinement en Allemagne de l’Est, dans cette RDA toute nouvellement créée, et vous voyagez à Leipzig, Weimar, Halle, Dresde, Iéna, recueillant impressions et témoignages. Une fois encore, vous êtes l’un des tout premiers Français à vous rendre là où l’Histoire se fait, pour observer et témoigner. Vous tirez de votre odyssée en RDA une dizaine d’articles, aussitôt publiés par le journal Le Monde. Jean-Paul Sartre les repère et vous invite à collaborer à la revue qu’il dirige avec Simone de Beauvoir, Les temps 19 Discours en l’honneur de Claude Lanzmann modernes. Commence alors pour vous une aventure intellectuelle unique, un compagnonnage de 30 ans avec les deux plus grandes figures intellectuelles de l’époque. Vous ne cachez pas votre admiration pour Sartre, le philosophe et l’intellectuel engagé, dont vous vantez également la force de travail avec des mots bien à vous : «Formidable machine à penser, bielles et pistons fabuleusement huilés, montant en puissance jusqu’à plein régime». Avec Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir, vous serez de tous les combats, que ce soit pour la reconnaissance d’Israël ou contre la guerre d’Algérie. Les années 1970 marquent le début d’une longue et révolutionnaire aventure à travers le nouveau medium du cinéma, plus exactement du pouvoir combiné de l’image et de la parole. C’est d’abord Israël qui vous inspire, à travers un film sorti en 1973, enquête en profondeur sur l’Etat d’Israël et sur ses rapports avec les Juifs du monde entier. Vous inaugurez avec ce film ce que l’on nommera plus tard « la méthode Lanzmann », basée sur des interviews originaux et où vous-même êtes autant acteur que réalisateur. Shoah vous fera connaître du monde entier. En ce jour qui est votre 90e anniversaire, n’oublions pas que nous fêtons également le 30e anniversaire de ce film. Shoah est sorti en 1985, après 12 ans de préparation et de montage. A ce temps de préparation spectaculaire correspond un film que l’on pourrait définir comme antispectaculaire. Car Shoah, qui parle de l’horreur des camps d’extermination en rassemblant aussi bien les témoignages des victimes que ceux des bourreaux, ne montre aucune image d’archives pas plus qu’il ne s’appuie sur des entretiens passés. Et pourtant, par la seule force de la parole (et de l’image), vous parvenez à évoquer le génocide des Juifs, ce qu’aucun film avant le vôtre n’était parvenu à faire. Comme vous le dites très bien, Shoah n’est pas un film sur les survivants mais sur les morts. Tant de choses ont été écrites et dites sur cette œuvre majeure que je ne m’étendrai pas plus longtemps. Je voudrais juste ajouter que Shoah, à sa sortie à Berlin, a déclenché une onde de choc qui s’est propagée partout en Allemagne et dans le monde. Simone de Beauvoir lui a rendu hommage à travers ces mots : « Malgré toutes nos connaissances, l’affreuse expérience restait à distance de nous. Pour la première fois, nous la vivons dans notre 20 H. E. Philippe Etienne tête, notre cœur, notre chair. […] Jamais je n’aurais imaginé une pareille alliance de l’horreur et de la beauté ». Grâce à ce film, qui ne montre rien mais qui dit tout, vous avez fait se libérer la parole sur l’indicible. Le monde entier, la civilisation doivent vous en être reconnaissant. Peut-être que Shoah a représenté votre plus long, votre plus difficile combat. Vous êtes opiniâtre et courageux et vous l’avez gagné. Mais vous ne vous arrêtez pas là. Vous tournez un documentaire sur l’armée israélienne intitulé Tsahal, qui vous vaut quelques critiques  ; c’est une plongée dans l’univers de cette armée pas comme les autres. Puis suivent deux autres films tirés des rushs de Shoah, qui ont la même gravité. Un vivant qui passe, monté en 1997 et qui porte sur un délégué de la croix-rouge qui a visité Auschwitz en 1943 et Theresienstadt en 1944. Dans Sobibor, un rescapé de ce camp de la mort témoigne. A nouveau, vous renoncez à tout pathos, à tout voyeurisme, à toute image d’archives, mais la seule parole du témoin permet de prendre la mesure des événements. Votre combat continue avec vos deux autres films, Le rapport Karski, de 2010, et Le dernier des injustes, de 2013. Toujours le même souci de « aufklären ». Et vous voici de nouveau à Berlin aujourd’hui, pour vos 90 ans, dans cette ville que vous aimez tant et dont vous avez dit dans ce même article des Temps modernes : « C’est la moins fermée, la plus libre, la plus attirante, la plus inventive, la plus respirable, la plus historique et la plus moderne des villes. La plus cosmopolite et la plus accueillante aussi ». Quelle belle déclaration d’amour ! Et parce qu’ici nous sommes au cœur de Berlin, sur la Pariser Platz, à proximité directe de la Porte de Brandebourg et du Reichstag, dans ce bâtiment qui symbolise la relation entre la France et l’Allemagne, je voudrais vous dire que votre présence à l’Ambassade de France aujourd’hui revêt pour nous tous un caractère très particulier, et que nous sommes fiers de vous accueillir. Au nom de tous ceux qui sont ici ou qui ont participé au colloque organisé par la FU, je voudrais vous dire MERCI.

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Zusammenfassung

27. November 1925: Claude Lanzmann wird in Paris geboren. Zu seinem 90. Geburtstag fand eine interdisziplinäre Konferenz an der Freien Universität Berlin statt. Der zweisprachige Band (dt./frz.) versammelt die Vorträge, in de­nen Wissenschaftlerinnen und Wissenschaftler das umfangreiche Lebenswerk Lanzmanns aus unterschiedlicher Perspektive und im Beisein dieses maßgeb­lichen französischen Intellektuellen und Filmemachers würdigten.